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Histoire LGBT russe et mondiale

La sexualité de Pierre le Grand : épouses, maîtresses, hommes et ses liens avec Menchikov

Le premier empereur de Russie était-il bisexuel ? Ou n’aimait-il que les femmes ?

  • Rédaction

Pierre le Grand est entré dans l’histoire comme un réformateur qui a bouleversé de fond en comble l’ordre ancien. Mais sa vie privée n’en fut pas moins tumultueuse et pleine de contradictions.

De très nombreuses sources de l’époque nous sont parvenues : lettres, journaux, mémoires, ainsi que des notes rédigées par des étrangers à la cour. Elles montrent que des rumeurs concernant d’éventuelles relations de Pierre avec des hommes circulaient largement. Pourtant, beaucoup d’historiens ont soit éludé la question, soit l’ont niée catégoriquement.

Dans cet article, nous commencerons par rappeler brièvement la biographie du tsar et par examiner ses relations avec les femmes — épouses et maîtresses.

🏳️‍🌈 Dans la seconde partie, nous passerons en revue toutes les rumeurs et tous les documents relatifs à d’éventuelles relations de Pierre le Grand avec des hommes : mémoires, journaux, correspondances et matériaux d’archives.

Naissance, enfance et formation du caractère

Pierre naît à Moscou le 9 juin 1672. Sa mère, Natalia Kirillovna Narychkina, est la seconde épouse du tsar Alexis Mikhaïlovitch ; elle a 21 ans au moment de la naissance de Pierre. Comme les autres enfants de la famille royale, il passe son enfance entouré de nourrices et de domestiques.

Lorsque Pierre a quatre ans, son père meurt : le tsar tombe soudainement malade et s’éteint. Le trône revient alors à un fils issu du premier mariage — Fiodor. Celui-ci est gravement malade : ses jambes sont en permanence enflées.

Fiodor ne règne pas longtemps et meurt en 1682. Après sa mort, une lutte de pouvoir s’engage à la cour entre deux clans : les Narychkine (la famille maternelle de Pierre) et les Miloslavski (les proches de la première épouse du tsar). La question est de savoir qui doit devenir tsar : Ivan ou Pierre. Ivan — le demi-frère aîné de Pierre du côté paternel — est lui aussi fragile et maladif.

En mai 1682, une révolte éclate à Moscou. Les Miloslavski persuadent les streltsy — le corps des mousquetaires du tsar, une force politico-militaire puissante — que les Narychkine ont assassiné Ivan. Les streltsy envahissent le Kremlin et voient Ivan vivant. Mais il est trop tard pour les arrêter : ils réclament du sang et tuent plusieurs boyards — de grands nobles — parmi lesquels des hommes proches de Pierre. Pierre garde ce spectacle d’horreur en mémoire toute sa vie — et, plus tard, il prendra sa revanche.

Finalement, les deux frères sont proclamés tsars, et le gouvernement du pays est confié à leur sœur aînée Sophie — régente, jusqu’à ce qu’ils soient en âge de gouverner par eux-mêmes.

Pierre étudie peu : ses précepteurs ne lui donnent que les rudiments de la lecture et de l’écriture, et il écrira toute sa vie avec des fautes. Pourtant, très tôt, il se passionne pour les métiers manuels. Il apprend la menuiserie, l’ébénisterie et la forge — chose presque impensable pour un tsar russe.

Mais plus que tout, il est attiré par l’armée et par la mer. Dans le village de Préobrajenskoïé, il organise des batailles « pour jouer » : officiellement, on les présente comme un divertissement, mais en réalité on y utilise de vrais mousquets et de vrais canons, et l’ensemble a l’allure d’exercices tout à fait sérieux.

À cette époque, la construction navale en Russie se fait de façon irrégulière. Pierre trouve le savoir maritime le plus concret auprès des étrangers ; il passe donc de plus en plus de temps dans le Faubourg allemand — le quartier moscovite où résident les Européens de passage (pas seulement des Allemands ; le mot « Allemand » sert alors souvent à désigner les étrangers en général).

En 1694, la mère de Pierre meurt. Il rompt avec la tradition : il n’assiste pas aux funérailles officielles. Il traverse son deuil seul et, plus tard, viendra en secret pleurer sur sa tombe. Deux traits — le mépris des rites et, en même temps, une sensibilité profonde mais dissimulée — resteront longtemps inscrits en lui.

Règne : en bref

Sans entrer dans les détails, énumérons les principaux jalons de son règne.

La « Grande Ambassade » de 1697–1698 fut un vaste voyage de Pierre et de son entourage en Europe. Il y découvrit de première main les technologies européennes, l’art militaire, les modes de gouvernement et la vie quotidienne.

Viennent ensuite la création de l’Empire russe, les réformes militaires et la victoire dans la Grande guerre du Nord (1700–1721) contre la Suède, qui assura à la Russie un accès à la mer Baltique. Puis — l’expansion vers l’est et la campagne de la mer Caspienne, après laquelle la Russie s’affirma encore davantage comme grande puissance.

Pierre refaçonna le pays dans presque tous les domaines : il créa une armée et une marine régulières, transforma le système de gouvernement, et influa sur l’éducation et la culture. Tout cela exigea des décisions sévères et laissa une empreinte sur son caractère. La pression constante du pouvoir et de la guerre le rendit cruel, soupçonneux et intolérant à la critique.

Tout aussi important fut son art de choisir les hommes. Pierre accordait plus de prix au talent qu’à la naissance. Une grande partie de sa parenté maternelle avait été décimée lors de la révolte ; il se désintéressait des proches de son épouse ; et ses amis d’enfance ne provenaient pas de la « grande » aristocratie. Sous son règne, des roturiers, des étrangers et des personnes d’une autre confession pouvaient accéder aux plus hautes charges — pourvu qu’il les jugeât utiles et doués.

Pierre le Grand réunissait en lui le réformateur et le despote, le démolisseur de l’ancien et le bâtisseur du nouveau.

L’apparence et le caractère de Pierre le Grand

« Le tsar Pierre Alexeïevitch était très grand, plutôt mince que corpulent ; ses cheveux étaient épais, courts et d’un châtain foncé ; ses yeux, grands et noirs, avaient de longs cils ; sa bouche était bien dessinée, quoique la lèvre inférieure en fût quelque peu altérée ; son maintien était superbe et inspirait le respect dès le premier regard. »

— Filippo Balatri, chanteur italien (1698)

Godfried Schalcken, « Portrait du tsar Pierre Alexeïevitch »
Godfried Schalcken, « Portrait du tsar Pierre Alexeïevitch »

« Le tsar est très grand ; son visage est très beau ; il est très svelte. Pourtant, à côté de toutes les qualités exceptionnelles dont la nature l’a doté, on souhaiterait que ses goûts fussent moins grossiers… Il nous a dit qu’il travaillait lui-même à la construction des navires, nous a montré ses mains et nous a fait sentir les callosités. […] Quant à ses grimaces [convulsions], je les avais imaginées pires que je ne les ai trouvées, et il n’est pas en son pouvoir d’en maîtriser certaines. Il est clair aussi qu’on ne lui a pas appris à manger proprement ; mais j’ai aimé son naturel et sa simplicité — il s’est mis à se comporter comme chez lui. »

— Sophie-Charlotte de Hanovre, électrice de Brandebourg, à propos de sa rencontre avec Pierre le Grand

Jacopo Amigoni, « Pierre Ier, empereur de Russie »
Jacopo Amigoni, « Pierre Ier, empereur de Russie »

« Le matin, Sa Majesté se lève très tôt, et il m’est arrivé plus d’une fois de le rencontrer dès l’aube sur le quai, se rendant à pied chez le prince Menchikov, ou chez les amiraux, ou vers l’Amirauté et la corderie. Il dîne vers midi, où que ce soit et avec qui que ce soit, mais le plus volontiers avec des ministres, des généraux ou des envoyés… Après le dîner, s’étant reposé environ une heure à la russe, le tsar se remet au travail et ne se retire que tard dans la nuit. Il n’aime ni les jeux de cartes, ni la chasse, ni les divertissements de ce genre, et son seul amusement — par lequel il se distingue nettement de tous les autres monarques — est de voyager sur l’eau. »

— auteur anonyme du pamphlet « Description de Saint-Pétersbourg et de Kronstadt en 1710 et 1711 »

Premier mariage : Eudoxie Lopoukhina

À dix-sept ans, Pierre était censé se marier — c’est sa mère, Natalia Kirillovna, qui en prit la décision. Dans la tradition de l’époque, le mariage signifiait qu’un jeune homme était devenu adulte et pouvait agir de façon plus indépendante. Pour Pierre, c’était aussi un moyen d’affaiblir le pouvoir de Sophie qui, en tant que régente, tenait de fait le gouvernement entre ses mains.

La fiancée fut Eudoxie Lopoukhina — noble et belle, mais dans son éducation et ses goûts très « vieille Moscou ». Pierre la trouva vite étrangère à son esprit. Au début, il y eut peut-être de l’affection entre eux ; mais environ un mois après les noces, il s’enfuit pour retourner à ses navires et à ses occupations. L’obéissance de sa femme et son attachement à l’ancien ordre l’emplissaient d’ennui et d’irritation.

En 1690 naquit leur fils Alexis, mais cela ne rendit pas le couple plus solide. De retour de la Grande Ambassade, nourri d’enthousiasme pour l’Europe, Pierre força Eudoxie à entrer au couvent — rompant ainsi, en pratique, leur union.

Portrait de la tsarine Eudoxie Fiodorovna, née Lopoukhina, première épouse de Pierre le Grand
Portrait de la tsarine Eudoxie Fiodorovna, née Lopoukhina, première épouse de Pierre le Grand

Relation avec sa maîtresse Anna Mons

Dans le Faubourg allemand, Pierre le Grand rencontra Anna Mons — la fille d’un marchand de vin. Pendant longtemps, Anna devint la principale passion de Pierre. Elle était joyeuse, vive d’esprit, aimait la danse et la conversation — tout l’opposé de son épouse Eudoxie, élevée dans les traditions de l’ancienne Moscovie.

Le tsar se mit à fréquenter de plus en plus souvent la maison des Mons. Eudoxie tenta de ramener son mari — elle lui écrivit des lettres émouvantes.

« Salut, ma lumière, pour de longues années. Nous implorons ta miséricorde, souverain — viens à nous sans tarder. Et par la grâce de ma mère, je suis en vie. Ta petite épouse, Dounka (Eudoxie), se prosterne jusqu’à terre. »

— Eudoxie Lopoukhina, dans une lettre à Pierre le Grand

Mais aucune de ses lettres ne reçut de réponse. Pierre ne s’attachait plus à la famille.

Anna Mons demeura la maîtresse du tsar pendant plus de dix ans. Mais il semble que, pour elle, cette relation n’ait pas été autant le « sens de la vie » qu’elle l’était pour Pierre. À un moment donné, Anna se choisit un nouvel admirateur — l’envoyé prussien Georg Johann von Keyserlingk. Lorsque Pierre l’apprit, il entra dans une rage folle, et Anna fut placée en résidence surveillée.

Pierre rencontra Keyserlingk. D’après l’envoyé lui-même, le tsar déclara qu’il avait « élevé la demoiselle Mons pour lui, avec l’intention sincère de l’épouser ; mais puisqu’elle a été séduite et corrompue par lui, il ne veut plus ni en entendre parler ni rien savoir d’elle, ni de ses proches ».

Menchikov, le plus proche associé de Pierre, ajouta que Mons était « une femme vile et publique, avec qui lui-même s’était livré à la débauche tout autant que Keyserlingk ». Après quoi, les domestiques de Menchikov rouèrent le diplomate de coups et le jetèrent en bas de l’escalier.

Malgré le scandale, Keyserlingk obtint ce qu’il voulait : en 1711, il épousa Anna. Mais un demi-an plus tard, il mourut. Anna tenta de refaire sa vie, mais elle-même mourut bientôt de phtisie — le terme d’alors pour la tuberculose.

Aucune source ne confirme qu’Anna Mons ait jamais été enceinte de Pierre.

Portrait d’une femme inconnue, que l’on présume être Anna Mons
Portrait d’une femme inconnue, que l’on présume être Anna Mons

Second mariage : Catherine Ire

En 1711, en pleine guerre contre la Suède, Pierre le Grand annonça qu’il avait une nouvelle épouse — Catherine.

Avant Pierre, les aventures extraconjugales des monarques en Russie étaient tolérées. Mais un mariage officiel entre le tsar et une femme « du mauvais milieu » paraissait presque impensable. Le tsar n’était pas perçu seulement comme un souverain, mais comme une figure sacrée, entourée d’idées particulières sur ce qui était « juste » et sur l’ordre. Une union avec une ancienne captive faisait scandale, mais Pierre n’avait pas l’habitude de se plier à la tradition.

Avant son baptême, Catherine s’appelait Marta. Elle naquit en Livonie — une région balte qui se trouve aujourd’hui en grande partie sur les territoires de la Lettonie et de l’Estonie. Sa mère était la maîtresse d’un noble ; mais Marta se retrouva vite orpheline et fut recueillie dans la maison d’un pasteur (un prêtre luthérien).

En 1702, elle fut capturée par les Russes lors du siège de Marienbourg (aujourd’hui la ville d’Alūksne, en Lettonie). D’abord, Marta appartint à un sous-officier (un commandant subalterne), puis au maréchal de camp Cheremetiev, et ensuite à Alexandre Menchikov. En 1703, Pierre la vit chez Menchikov et la prit auprès de lui. Le fait qu’elle eût auparavant été la concubine de Menchikov ne semblait, apparemment, nullement le troubler.

Après sa conversion à l’orthodoxie, Marta devint Catherine. Elle donna à Pierre plusieurs enfants et prit peu à peu une place particulière dans sa vie : elle ne fut plus seulement une maîtresse, mais quelqu’un qui savait apaiser le tsar lors de ses accès de rage et l’aider à supporter de violentes convulsions.

En 1711, Pierre l’épousa discrètement, sans apparat — et en 1724, il la fit couronner officiellement. Ainsi, une ancienne « servante allemande » devint la première femme à se trouver à la tête de l’Empire russe — la future impératrice Catherine Ire.

Contrairement à Anna Mons, Catherine était robuste et accompagnait Pierre presque partout : en campagne, lors des mises à l’eau des navires, et aux revues militaires. Les contemporains se souvenaient qu’elle pouvait aisément tenir le lourd sceptre du tsar — un symbole de pouvoir si massif que des serviteurs peinaient à le manier.

Cent soixante-dix lettres de Pierre à Catherine ont été conservées. Il lui écrivait avec chaleur : ses lettres pouvaient s’ouvrir par des mots comme « Katerinouchka, mon amie ».

« Pour l’amour de Dieu, viens dès que possible ; et si, pour une raison quelconque, il est impossible de venir bientôt, alors écris-moi — car ce n’est pas sans tristesse que je ne t’entends ni ne te vois. »

— Pierre le Grand, dans une lettre à Catherine

Artiste inconnu, portrait de Catherine Ire de Russie
Artiste inconnu, portrait de Catherine Ire de Russie

La disgrâce d’Anna Mons ne ruina pas son frère. Willem Mons — lui aussi beau et charmant — fit carrière à la cour et devint l’homme de confiance le plus proche de Catherine Ire. Il exploitait sa proximité avec l’impératrice et, contre des pots-de-vin, aidait d’autres personnes à obtenir accès auprès d’elle. Cela influençait aussi les décisions de Pierre : quand quelqu’un contrôle la « porte » qui mène au souverain, il finit inévitablement par contrôler les requêtes, les rumeurs et l’humeur générale.

Tout aurait pu continuer ainsi, sans un détail dangereux : Willem entretenait une liaison secrète avec Catherine.

Le dénouement commença par une dénonciation. En novembre 1724, Pierre — déjà informé des manœuvres de Mons — organisa un dîner de famille. À table se trouvaient Catherine et Willem lui-même. À un moment, le tsar demanda quelle heure il était. Catherine jeta un coup d’œil à l’horloge — un cadeau de Pierre — et répondit :

— Neuf heures.

Pierre la prit en silence, déplaça les aiguilles et dit froidement :

— Vous vous trompez. Minuit. Tout le monde doit aller se coucher.

Les invités se dispersèrent. Quelques minutes plus tard, Mons fut arrêté. Lors de l’interrogatoire, il avoua tout — même sans torture. Mais, officiellement, l’acte d’accusation ne mentionnait que la corruption : le nom de Catherine ne fut pas prononcé. La sentence fut unique — la mort.

Le jour de l’exécution, Catherine se montra maîtresse d’elle-même, mais l’ambassadeur de France Campredon rapporta à Paris :

« Bien que Sa Majesté cache autant que possible sa douleur, elle se lit sur son visage. »

— l’ambassadeur de France, Campredon

Après cela, Pierre fit preuve d’une cruauté ostentatoire : il ordonna que la tête tranchée soit conservée dans l’alcool et exposée dans les appartements de Catherine. Leur relation s’en trouva visiblement refroidie. Pierre passa du temps avec sa maîtresse Maria Cantemir, issue d’une noble famille moldave, et parlait à peine à son épouse.

Ce n’est qu’en janvier 1725 — un mois avant la mort de Pierre — que les époux se réconcilièrent.

Par la suite, une légende apparut : à l’agonie, Pierre aurait tenté d’écrire le nom de son héritier, mais sa main s’affaiblit, et il ne put tracer que : « Donnez tout… » — sans achever la phrase. Ensuite, la politique devint décisive. Menchikov joua un rôle majeur : au moment critique, il se rangea du côté de Catherine — et c’est grâce à cela qu’elle monta sur le trône.

Autres maîtresses

Pierre le Grand devint célèbre pour d’innombrables liaisons. Son leib-médecin — le médecin personnel de la cour — le docteur Areskine remarqua un jour, avec ironie, qu’on aurait dit que le tsar abritait toute une « légion de démons de la luxure » : autrement dit, un attrait incontrôlable pour les aventures galantes.

Pendant la Grande Ambassade, Pierre évitait en général les divertissements. Mais à Londres, il fit une exception : il y eut une brève liaison avec l’actrice Letitia Cross. L’affaire s’acheva rapidement, et avant de partir Pierre lui fit un « cadeau » — 500 livres sterling. Cross déclara qu’elle s’attendait à une somme plus élevée ; Pierre se contenta de sourire en coin : à ses yeux, il avait déjà payé bien trop généreusement.

« … le souverain aimait parfois bavarder avec une beauté — mais pas plus d’une demi-heure. Il est vrai : Sa Majesté aimait le sexe féminin ; toutefois, il ne s’attachait passionnément à aucune femme et éteignait vite la flamme de l’amour, en disant : “Un soldat ne doit pas se noyer dans le luxe ; oublier son service pour une femme est impardonnable. Être captif d’une maîtresse est pire que d’être captif à la guerre : d’un ennemi, on peut être bientôt libre, mais les chaînes d’une femme durent longtemps.” Il prenait celle qu’il rencontrait et qui lui plaisait — mais toujours avec son consentement et sans contrainte. »

— Andreï Nartov

Dans l’Europe de l’époque, les aventures des monarques n’étonnaient personne. Les favorites royales — des maîtresses reconnues à la cour — faisaient normalement partie de la « vie de cour ». Un exemple spectaculaire en est le roi de Pologne Auguste II le Fort : on lui attribuait 354 enfants illégitimes. Aux yeux de la société, cela passait non pour une honte, mais pour un signe de vigueur : un souverain jeune, énergique et « plein de vie », s’il pouvait ainsi conquérir les femmes.

En Russie, l’attitude était globalement semblable. Les engouements de Pierre ne devinrent pas un grand scandale chez les nobles — ni même du côté de l’Église. De plus, son entourage imitait souvent ce style. Ainsi, le prince Ivan Troubetskoï, se retrouvant en captivité suédoise, se présenta comme veuf et prit une maîtresse.

Mais Pierre lui-même, semble-t-il, éprouvait parfois de l’embarras à cause de ses liaisons et supportait mal qu’on le taquine à ce sujet. En 1716, le ministre saxon Flemming décrivit un dîner de Pierre le Grand avec le roi de Danemark. Ils burent plus que de coutume, et le monarque danois décida de piquer Pierre :

— Mon frère, j’ai entendu dire que vous avez, vous aussi, une maîtresse !

Pierre ne le prit pas comme une plaisanterie et répondit sèchement :

— Mon frère, mes favorites ne me coûtent pas cher, tandis que vos femmes publiques vous coûtent des milliers de thalers — que vous pourriez employer bien plus utilement.

Menchikov rassembla à la cour un groupe de jeunes femmes ; parmi elles se trouvait Varvara — la sœur de son épouse. Il voulait rapprocher Varvara du tsar afin de consolider encore davantage sa propre position auprès de Pierre. Varvara, écrivait-on, n’était pas considérée comme une beauté, mais elle était intelligente.

L’étranger Villebois décrit une scène au cours d’un dîner : Pierre lui aurait dit sans détour : « Je ne crois pas que qui que ce soit puisse être séduit par toi, pauvre Varia — tu es trop laide ; mais je ne te laisserai pas mourir sans avoir goûté à l’amour. » Puis, selon cette source, le tsar « sur-le-champ, devant tout le monde, la jeta sur un canapé et tint sa promesse ».

Catherine supportait calmement les engouements de son mari. Il lui arrivait même, parfois, de choisir elle-même des maîtresses pour lui, les considérant comme des amusements sans conséquence qui ne menaçaient pas leur mariage. La seule femme qui l’inquiétait vraiment était la princesse Maria Cantemir.

Maria appartenait à une famille éminente. Son père était le prince moldavo-valaque Dimitrie Cantemir. Après sa défaite face aux Turcs en 1711, il s’installa à Saint-Pétersbourg et entra dans le cercle de Pierre. En 1722, on apprit que Maria attendait un enfant de Pierre. Si un fils était né, cela aurait pu bouleverser l’équilibre à la cour : Maria avait une origine princière et une légitimité dynastique qui auraient pu paraître à la noblesse plus « convenables » pour une tsarine que Catherine. Mais Maria perdit l’enfant.

Châtiments pour avoir parlé des liaisons du tsar avec des femmes

Le petit peuple condamnait souvent le goût du tsar pour les femmes. Mais à l’époque de Pierre le Grand, une parole imprudente sur le souverain pouvait tourner au drame pour un simple homme. Dans les archives du Prikaz de Préobrajenski — une institution chargée des enquêtes politiques, des interrogatoires et des « affaires de trahison » — des documents relatifs à ce type de conversations ont été conservés.

En 1701, un ancien prêtre, Nikifor Plekhonovski, dénonça le paysan Danila Kouzmine. Celui-ci aurait répandu des rumeurs selon lesquelles Pierre avait contraint son épouse à prendre le voile, tandis que lui-même vivait « dans la débauche » avec des Allemandes — allant jusqu’à les emmener en voyage. Plus effrayante encore fut une autre accusation : Kouzmine affirmait qu’à Voronej une jeune femme serait morte après avoir été violée par le tsar. L’affaire s’éternisa ; les interrogatoires furent menés sous la torture. Finalement, Kouzmine mourut dans les cachots — en prison d’instruction.

À peu près à la même époque, un homme de Koursk nommé Avtomon Pouchenikov accusa un parent, Mikhaïl Boukreev, de « propos indécents ». Boukreev avait raconté à un marchand une histoire : lors d’une épidémie, le colonel Baltazar avait été logé chez lui et aurait avoué que le tsar avait séduit sa femme — et qu’en récompense il lui avait donné deux barils d’huile et deux barils de miel, avant de le nommer colonel.

Lors de l’interrogatoire, Boukreev se montra plus prudent : oui, il avait évoqué les liaisons de Pierre avec des Allemandes, mais il ne voulait pas accuser le tsar de débauche. Il avait bel et bien vu l’huile et le miel chez Baltazar ; mais Baltazar expliqua qu’il s’agissait d’une récompense pour services rendus. Le tribunal condamna Boukreev au knout, au marquage au fer rouge et à l’exil en Sibérie. Cependant, il ne vécut pas assez longtemps pour subir la peine.

Il existe encore un autre épisode. Un certain Dmitri Isaïev reconnut avoir discuté de la vie privée du tsar avec un ami. Il affirmait que « même le Très-Sérénissime Prince [Menchikov] n’a reçu ses faveurs que parce que le Grand Souverain vit dans la débauche avec sa femme et ses sœurs », et que « lorsqu’il était avec les régiments, le chien suédois du souverain mourut, et lui — le souverain — ainsi que le Très-Sérénissime Prince allèrent avec l’épouse du prince voir ce chien. Et à ce moment-là, l’épouse du Très-Sérénissime Prince alla avec le souverain et le Très-Sérénissime Prince en simple chemise ». On ignore comment l’enquête se termina.

Ivan Nikititch Nikitine, « Portrait de la princesse Maria Cantemir »
Ivan Nikititch Nikitine, « Portrait de la princesse Maria Cantemir »

Le versant homosexuel de Pierre

Pierre le Grand — homme à la vie privée extrêmement tourmentée — a pu entretenir des relations non seulement avec des femmes, mais aussi avec des hommes.

Il est important de le dire d’emblée : nous ne disposons d’aucune preuve directe. Il n’existe ni aveux de Pierre lui-même, ni document du type « voici une lettre où il l’affirme explicitement ».

En revanche, les indices indirects sont nombreux : rumeurs, récits rapportés, notes d’étrangers, mémoires, journaux intimes et dossiers judiciaires. Ces matériaux sont épars et souvent transmis par ouï-dire — surtout dans les sources étrangères, où la vie de la cour russe est fréquemment décrite de l’extérieur, teintée de suppositions et d’émotions politiques.

Les relations de Pierre avec les femmes, elles, sont documentées en détail : épouses, maîtresses, liaisons, lettres. C’est pourquoi beaucoup raisonnent ainsi : puisqu’il s’intéressait manifestement aux femmes, alors « il ne pouvait certainement pas être avec des hommes ». Mais c’est un raisonnement du XXIᵉ siècle.

Au début du XVIIIᵉ siècle, la sexualité était pensée autrement. La division familière entre « homo- » et « hétéro- » comme identités stables n’existait pas. On pouvait nouer différents types de relations. L’histoire offre de nombreux exemples d’hommes ayant fondé une famille et eu des enfants, tout en entretenant aussi des relations avec des personnes de leur sexe. Tout dépendait des habitudes personnelles, des circonstances, des normes de l’entourage, et de la crainte — plus ou moins grande — d’être démasqué.

Portrait de profil de Pierre le Grand (gravure)
Portrait de profil de Pierre le Grand (gravure)

La perception de l’homosexualité dans la société russe du début du XVIIIᵉ siècle

Pour apprécier les rumeurs sur la vie privée de Pierre, il importe non seulement de savoir ce que disait le commérage, mais aussi de replacer ces discours dans leur cadre culturel : ce qui était jugé admissible, ce qui relevait du « péché », ce qui n’était que malséant, et ce qui était perçu comme une menace pour l’État.

Dans la Russie d’avant Pierre, le « péché de Sodome » n’était pas inconnu : des voyageurs étrangers en ont parlé, et des prêtres orthodoxes mettaient en garde leurs fidèles. Sous les premiers Romanov, le phénomène n’a pas disparu, et la jeunesse de Pierre se situe précisément à la toute fin de cette période.

Nous avons déjà abordé ce sujet :

👉 L’homosexualité dans la Russie antique et médiévale

Ainsi, si Pierre a effectivement eu des relations avec des hommes, cela aurait difficilement provoqué une « explosion sociale ». Il est plus probable que cela ait été perçu comme une indécence — un péché et une atteinte aux convenances, surtout de la part d’un souverain. Mais ce serait plutôt le genre de chose que l’on s’efforce de ne pas exposer au grand jour, plutôt que quelque chose qui « fait s’effondrer la société ».

Contexte des sources sur Pierre : mémoires, rumeurs et anecdotes

Les réformes de Pierre ont profondément divisé la société : les uns le voyaient comme un héros et le bâtisseur d’une Russie nouvelle, tandis que les autres le considéraient comme le destructeur du mode de vie traditionnel et l’ennemi de la « Vieille Foi ». Les adversaires du changement faisaient circuler des rumeurs, parfois franchement absurdes. Parmi elles figuraient aussi des récits sur de prétendues relations homosexuelles du tsar.

À côté des rumeurs, on trouvait également des « anecdotes ». Au XVIIIᵉ siècle, le mot anecdote ne signifiait pas nécessairement une plaisanterie au sens moderne, mais plutôt une courte histoire « à propos d’un incident ». C’était quelque chose d’intermédiaire entre le souvenir et la vignette littéraire : il pouvait y avoir un épisode réel, mais il passait presque toujours par la retransmission, l’embellissement et l’invention.

À partir d’ici, il est essentiel de comprendre sur quels auteurs reposent ces récits — et dans quelle mesure on peut leur faire confiance.

Andreï Nartov. On l’appelle souvent « le tourneur de Pierre ». On lui attribue un recueil intitulé Récits et anecdotes sur Pierre le Grand. Mais une théorie soutient qu’il n’a pas été écrit par Nartov lui-même, mais par son fils — 61 ans après la mort de Pierre. Des historiens (par exemple P. A. Krotov) considèrent ces textes comme une œuvre de fiction littéraire.

Jacob von Stählin. Historien allemand arrivé en Russie en 1735, après la mort de Pierre. En 1785, il publie en allemand Anecdotes authentiques sur Pierre le Grand. Il a passé plus de quarante ans à recueillir des histoires sur le tsar, puis à les remanier.

Kazimierz Waliszewski. Historien polonais qui a beaucoup écrit sur Pierre. Mais ses travaux sont souvent critiqués : les spécialistes ne les jugent pas comme un fondement fiable, car il tire parfois des conclusions aventureuses et intègre des détails douteux.

Nikita Villebois (François Guillaume de Villebois). Aventurier français au service de la Russie. On lui attribue Les Mémoires de Villebois, contemporain de Pierre le Grand. Cependant, les chercheurs considèrent ce texte comme un faux. Un manuscrit conservé à Paris porte la mention : « Anecdotes sur la Russie ; Villebois n’en est pas l’auteur. »

Friedrich Wilhelm von Bergholz. Noble allemand ayant vécu en Russie sous Pierre. Il tenait un journal détaillé et consignait les événements avec soin et régularité. Ses notes sont généralement considérées comme fiables — l’une des sources « solides » pour cette période.

Boris Kourakine. Proche de Pierre et premier ambassadeur permanent de la Russie à l’étranger. Il a rédigé Une histoire du tsar Pierre Alexeïevitch. Il s’agit d’un témoignage issu du cercle dirigeant, d’un homme qui connaissait le système de l’intérieur. On le tient en général pour plus fiable que les compilations tardives de rumeurs.

Ici, la frontière entre vérité et invention reste floue. Il est donc utile de garder en tête une grille de lecture simple :

  • Nartov — probablement un texte littéraire tardif rédigé par son fils ;
  • Stählin — rumeurs recueillies puis réécrites ;
  • Waliszewski — contestable comme « base solide » ;
  • Villebois — possiblement un faux ;
  • Bergholz — généralement plus digne de confiance ;
  • Kourakine — généralement plus digne de confiance.

Pierre le Grand et le sergent Moïsseï Boujéninov

Dans sa jeunesse, Pierre — déjà marié — vit de plus en plus non pas au palais, mais « ailleurs », parmi des gens plus simples. Autour de lui se trouvent de jeunes hommes issus des rangs inférieurs, ni boyards ni aristocrates. Parmi ces compagnons, Moïsseï Boujéninov se distingue tout particulièrement — fils d’un domestique attaché au couvent de Novodievitchi.

Le prince Boris Kourakine décrit cette période ainsi :

« Beaucoup de jeunes garçons, gens du commun, entrèrent en faveur auprès de Sa Majesté — et tout particulièrement Boujéninov, ainsi que bien d’autres qui se tenaient auprès de Sa Majesté jour et nuit. […] Et pour ledit Boujéninov, on fit bâtir une maison près du quartier général du régiment Préobrajenski, et dans cette maison Sa Majesté commença à passer la nuit ; et c’est ainsi que commença la première séparation d’avec la tsaritsa [son épouse] Eudoxie. Ce n’était que le jour qu’il venait auprès de sa mère au palais, et parfois il dînait au palais, et parfois dans cette cour, chez Boujéninov. »

— Le prince Boris Kourakine à propos de Pierre le Grand

De là naît une hypothèse : peut-être la première fissure réelle dans le mariage de Pierre avec Eudoxie a-t-elle commencé avant même Anna Mons. Peut-être la première séparation était-elle liée à Moïsseï Boujéninov — futur sergent — chez qui le jeune tsar préférait passer la nuit, fuyant un mariage devenu pour lui un fardeau. Dans ce contexte, l’apparition ultérieure d’Alexandre Menchikov comme ami intime de Pierre devient plus facile à comprendre.

Pierre le Grand et Pavel Iagoujinski

Après s’être rapproché de Menchikov, Pierre se choisit un autre favori — Pavel Iagoujinski. Originaire de Lituanie, il était le fils d’un professeur d’organistes.

Son apparition aux côtés du tsar a pu relever des jeux politiques de cour. On estime que le chancelier Fiodor Golovine recommanda Iagoujinski afin d’affaiblir l’influence de Menchikov. Le chancelier comptait parmi les figures majeures de la politique étrangère et de l’administration de l’État ; un homme d’un tel rang pouvait effectivement « faire entrer » les bonnes personnes dans la proximité du souverain.

La carrière d’Iagoujinski commença tout en bas de l’échelle. À Moscou, il nettoyait des bottes et exécutait d’autres petits travaux. Le contemporain étranger Friedrich Christian Weber évoqua ces occupations en des termes tels que « le sens de la décence lui interdit d’entrer dans les détails » — insinuant des tâches qu’il jugeait indignes ou trop humiliantes pour être décrites. Puis vint une ascension fulgurante. Iagoujinski devint l’un des favoris de Pierre et, en quelques années, obtint la charge de procureur général du Sénat.

Une progression aussi météorique engendre presque toujours des rumeurs. Des malveillants chuchotaient que la réussite d’Iagoujinski s’expliquait non seulement par ses talents et sa loyauté envers le tsar, mais aussi par une relation excessivement intime avec Pierre.

Les excentricités homoérotiques de Pierre le Grand

Les sources conservent quantité de détails sur les excentricités homoérotiques de Pierre le Grand. Voici quelques épisodes particulièrement saisissants.

Villebois écrivit que Pierre « était sujet, pour ainsi dire, à des accès de fureur amoureuse, pendant lesquels il ne distinguait pas entre les sexes ».

Andreï Nartov affirmait que Pierre ne pouvait pas dormir seul. Si son épouse n’était pas près de lui, il faisait venir dans son lit le premier ordonnance qu’il trouvait. Un ordonnance (russe denshchik) était un soldat-serviteur attaché à un officier ou au tsar. D’après Nartov, Pierre souffrait de crises nocturnes et s’endormait souvent en étreignant l’ordonnance Prokofi Mourzine, agrippant ses épaules des deux mains.

« Il arrivait vraiment au souverain, la nuit, d’avoir de telles convulsions dans le corps qu’il faisait coucher près de lui l’ordonnance Mourzine et, le tenant par les épaules, s’endormait — ce dont j’ai moi-même été témoin. »

— Andreï Nartov

Mourzine fit ensuite carrière et s’éleva jusqu’au grade de colonel.

Jacob von Stählin rapporta un épisode plus étrange encore. Pendant un repos hors de la ville, Pierre aurait utilisé un ordonnance comme oreiller : il ordonna à l’homme de s’allonger à même le sol et posa sa tête sur le ventre du serviteur. Et il posa une condition : le domestique devait avoir faim. Si l’estomac gargouillait, Pierre s’énervait et pouvait le frapper.

Il existe aussi tout un autre ensemble de récits : Pierre, dit-on, manifestait ouvertement son affection à ses proches — il les prenait dans ses bras, leur caressait la tête, les couvrait de baisers. L’ordonnance Afanassi Tatichtchev pouvait recevoir de lui « cent baisers » en une seule journée.

Bergholz nota un jour dans son journal que le souverain s’était choisi un nouveau favori — le jeune Vassili Pospelov. Pospelov chantait dans la chapelle du tsar, et sa voix plaisait à Pierre. Pierre aimait lui-même chanter et pouvait se joindre au chœur aux côtés des choristes. D’après Bergholz, Pospelov le captivait à tel point que le tsar ne se séparait presque jamais de lui, le comblait de caresses et faisait attendre les plus hauts dignitaires jusqu’à ce qu’il ait terminé de s’entretenir avec son bien-aimé.

« Il est étonnant de voir à quel point de grands seigneurs peuvent s’attacher à des gens de toute sorte. Cet homme est de basse extraction, élevé comme tous les autres choristes, fort peu agréable d’aspect et, à en juger par tout, simple — voire stupide — et pourtant les personnages les plus éminents de l’État lui font la cour. »

— Friedrich Wilhelm Bergholz à propos de Vassili Pospelov et de Pierre le Grand

Jan Weenix, « Portrait du tsar de Russie Pierre le Grand »
Jan Weenix, « Portrait du tsar de Russie Pierre le Grand »

Favoris et favoritisme

Le favoritisme est un système dans lequel les proches d’un monarque bénéficient d’un statut particulier et de privilèges. Le mot vient du français et sa racine est latine : favor — « bienveillance », « faveur ». Il arrivait que ces personnes soient des amants, mais pas nécessairement : un favori est d’abord quelqu’un en qui le souverain a confiance et qu’il distingue.

Le favoritisme n’est pas qu’une affaire d’affection personnelle. C’est un mécanisme de pouvoir. Les favoris recevaient des grades, des récompenses, de l’argent, des terres et un accès direct aux décisions. Ils pouvaient être des amis, des compagnons d’armes, des administrateurs et, parfois — des partenaires intimes.

À la cour de Pierre, trois hommes se détachaient tout particulièrement : Romodanovski, Cheremetiev et Menchikov. Les deux premiers jouissaient d’un privilège exceptionnel — ils pouvaient entrer à tout moment dans les appartements du tsar, même la nuit. Pierre leur témoignait un respect ostensible et les raccompagnait lui-même jusqu’à la porte.

Au XVIIIᵉ siècle, le favoritisme en Russie atteignit son apogée. L’un des favoris les plus marquants fut Alexandre Danilovitch Menchikov — le plus proche collaborateur de Pierre.

Alexandre Menchikov, « mon cœur »

La première mention de Menchikov dans les sources conservées date de 1698. Le diplomate autrichien Johann Korb le qualifiait de « favori du tsar, Menchikov, issu du plus bas peuple ». Dans le même temps, son origine demeure discutée jusqu’à aujourd’hui : soit il était réellement roturier, soit il appartenait à une famille noble polonaise, les Menzhikov — les deux versions existent.

Menchikov naquit en 1673 — un an après Pierre le Grand. Les descriptions de ses contemporains le présentent comme grand et solidement bâti, avec des traits marquants. Selon la légende, dans sa jeunesse il vendait des pâtés jusqu’au jour où Franz Lefort le remarqua — l’un des plus proches compagnons du jeune tsar, un « Européen » à la cour, et l’organisateur de nombreuses initiatives de Pierre.

À la fin des années 1680, Menchikov entra à la cour et devint l’ordonnance de Pierre. Être ordonnance du tsar ne signifiait pas seulement être un serviteur : c’était une personne constamment à ses côtés, qui l’aidait au quotidien, l’accompagnait, veillait sur lui, exécutait des commissions personnelles et participait souvent aussi aux beuveries du souverain. Dans ce dernier rôle, Menchikov excellait.

« [Menchikov] doit toute sa fortune à la faveur du tsar, car le tsar l’aime, tandis qu’il est l’objet de l’envie et de la haine de la noblesse russe, n’ayant rien à opposer à celle-ci, sinon la protection de son souverain. »

— A. de Lavi, consul français pour les affaires maritimes, à propos d’Alexandre Menchikov

Pendant la Grande guerre du Nord, Menchikov prit part à l’assaut de Nöteborg et au siège de Nyenschantz — forteresses sur la Néva et dans ses environs, points clés de la lutte contre la Suède pour l’accès à la Baltique.

Pour ses services militaires, il reçut le poste de gouverneur de la province de Saint-Pétersbourg. En pratique, cela signifiait qu’il administrait la région autour de la nouvelle capitale. Menchikov dirigea la construction de Saint-Pétersbourg, de Kronstadt, des chantiers navals et des manufactures. On lui confia même l’éducation du fils de Pierre.

« En général, il [Pierre] ne fait que se donner l’air de soutenir la légalité, et lorsqu’une injustice est commise, il suffit au prince [Menchikov] d’attirer sur lui la haine de ceux qui en sont victimes… Et l’on dit du tsar qu’il est lui-même bon, tandis que la faute retombe sur le prince dans bien des affaires où il est souvent innocent… »

— l’envoyé danois Just Juel à propos de Pierre le Grand et de Menchikov

La véritable renommée de Menchikov vint après la bataille de Poltava. Ce sont ses actions qui empêchèrent le roi de Suède Charles XII de frapper par surprise le camp russe — et cela devint l’une des clés de la victoire. Après Poltava, Menchikov ne fut plus seulement « l’homme auprès du tsar » : il prit la tête du Collège militaire (l’organe principal chargé de l’armée), entra au Sénat et accumula tout un ensemble de postes de tout premier plan.

« Menchikov a été conçu dans l’illégalité, et c’est dans tous les péchés que sa mère l’a porté, et c’est dans la ruse qu’il achèvera sa vie. »

— Pierre le Grand à propos d’Alexandre Menchikov

Mais Menchikov ne cherchait pas seulement le pouvoir comme instrument. Il amassait avidement titres, argent et honneurs. On l’appelait le plus grand détournisseur de fonds de Russie — un homme qui volait la trésorerie de l’État à une échelle énorme.

Il s’habillait avec un luxe ostentatoire : ses caftans étincelaient de diamants, à l’égal de ceux des monarques européens. Et il n’hésitait pas à quémander des marques de reconnaissance symboliques : par exemple, il harcela Isaac Newton pour obtenir le titre de membre honoraire de l’Académie britannique (c’est-à-dire l’élection à une société savante d’élite), alors même que, selon ses contemporains, il écrivait à peine.

Dans les années 1720, par son influence, il ne le cédait qu’à Pierre. Lorsque le tsar était absent, les décisions passaient souvent par Menchikov — ou étaient prises par lui.

« En tout ce qui touche aux honneurs et au profit, il paraît la créature la plus insatiable qui soit jamais née. »

— l’envoyé danois Just Juel à propos d’Alexandre Menchikov

Michael van Musscher, « Portrait d’Alexandre Danilovitch Menchikov »
Michael van Musscher, « Portrait d’Alexandre Danilovitch Menchikov »

Le 8 février 1725, Pierre le Grand mourut sans laisser de testament. Menchikov agit vite : il aida Catherine à monter sur le trône. Mais Catherine était souvent malade, et, parmi la noblesse, le mécontentement grandit à l’égard du « favori » — un homme fort provisoire qui s’était trop servi. L’opposition se rassembla autour du jeune Pierre II et attendit un moment opportun.

Au printemps 1727, Catherine mourut. Menchikov la persuada de transmettre la couronne à Pierre II, mais à une condition : le nouvel empereur devait épouser sa fille. L’accord fut conclu. Menchikov installa le jeune tsar dans son propre palais et commença à lui en faire bâtir un nouveau — geste ostentatoire de puissance : « le souverain vit chez moi, donc c’est moi le chef ».

Mais Pierre II adorait la chasse et les excursions à la campagne. C’est là que son entourage parvint rapidement à l’éloigner de Menchikov. Finalement, le tsar se détourna de son ancien mentor et rompit les fiançailles.

« J’ai moi-même beaucoup d’ennemis. Pour me perdre, de quoi l’impératrice Eudoxie ne serait-elle pas capable ? De quoi ne me soupçonne-t-on pas ! Combien de fois ai-je été la victime d’ingrats dont j’ai fait le bonheur ! Je ne suis qu’à un pas de l’abîme… Son [de Pierre] fils me méprise, les streltsy me raillent. Le patriarche me tient pour l’unique responsable de sa chute ; le clergé me craint et me maudit ; les boyards me haïssent. Je suis peut-être coupable. Si l’on perd une bataille, si le tsar manque de troupes ou d’argent, tout le monde dit que je l’ai poussé à employer les soldats ailleurs et que j’ai dépensé l’argent pour moi. Ils osent même m’accuser d’avoir fait bâtir Saint-Pétersbourg. Je suis entouré d’envieux et d’ennemis, et ce serait déjà un miracle si j’échappais à l’exil. »

— Alexandre Menchikov

Le Conseil suprême secret dépouilla Menchikov de tout : charges, titres, fortune et pouvoir. Il fut exilé en Sibérie.

En chemin, son épouse Daria mourut. À Noël 1728, le jour de ses dix-huit ans, sa fille Maria mourut — celle-là même qui devait devenir impératrice.

En novembre 1729, Menchikov mourut à son tour. Il fut enterré dans le pergélisol, mais plus tard la berge s’effondra, et la crue printanière emporta ses restes. Plus tard, l’impératrice Anna Ivanovna fit revenir ses enfants d’exil.

Vue du palais Menchikov à Saint-Pétersbourg, aujourd’hui une annexe du musée de l’Ermitage
Vue du palais Menchikov à Saint-Pétersbourg, aujourd’hui une annexe du musée de l’Ermitage

Menchikov et Pierre le Grand

Menchikov possédait une qualité rare : il correspondait parfaitement à l’idée que Pierre se faisait d’un « nouvel » homme loyal au pouvoir. Intelligent, vif, énergique, courageux, robuste physiquement, dur avec les subordonnés — et, en même temps, capable de s’entendre avec les gens. Il n’était pas rancunier et pouvait boire « sans fin ». Des hommes de ce genre, il y en avait peu, et Pierre lui pardonnait beaucoup.

Pierre éprouvait pour lui une affection véritable, sincère. Ils combattirent ensemble, bâtirent ensemble, supportèrent ensemble l’éprouvante routine des campagnes. Menchikov était constamment à ses côtés — sur le champ de bataille, à la table du tsar et dans ces moments où se décidait le destin de l’État.

En 1703, leur lien reçut une confirmation symbolique : le même jour, tous deux reçurent la plus haute distinction de Russie — l’ordre de Saint-André l’Apôtre.

C’est précisément cette proximité qui devint un terrain fertile pour les propos selon lesquels leur relation aurait pu dépasser la simple amitié et le service.

La correspondance de Menchikov et de Pierre le Grand

Pierre s’adressait à Menchikov avec une chaleur frappante. Il l’appelait Alexachka — un surnom affectueux, même si Pierre pouvait aussi en donner à d’autres.

La différence se situait ailleurs : c’est à Menchikov, précisément, qu’il écrivait « mon cœur » et « mon frère et compagnon de cœur ». Les lettres contiennent également des expressions allemandes : « mein Herzenskind! » (« mon enfant de cœur »), « mein bester Freund » (« mon meilleur ami »), « mein Bruder » (« mon frère »).

Menchikov, lui aussi, répondait très librement, sans les courbettes habituelles de la cour. Ainsi, le maréchal Cheremetiev terminait ses lettres sur un ton volontairement humble : « votre très obéissant esclave ». Mais Alexachka écrivait simplement, de camarade à camarade : « Monseigneur le capitaine, bonjour ! » — et ne mettait que son nom. Le terme « capitaine » n’est pas une simple formule : Pierre aimait « jouer aux rôles militaires » et exigeait qu’on s’adresse à lui par son grade, même lorsqu’il était tsar.

Voici plusieurs lettres de Pierre à Menchikov :

« Mein Herz. » [Mon cœur.]

Nous sommes arrivés ici comme tu l’avais dit, Dieu merci, et nous nous sommes beaucoup amusés, sans laisser un seul endroit de côté. Avec la bénédiction du métropolite de Kiev, nous avons donné un nom à la ville, ainsi qu’à ses remparts et à ses portes ; je t’envoie à ce sujet un dessin avec cette lettre. Et lors de cette bénédiction, nous avons bu : à la porte n° 1 du vin, à la porte n° 2 du sekt (vin pétillant), à la porte n° 3 du vin du Rhin, à la porte n° 4 de la bière, à la porte n° 5 de l’hydromel, et à la porte du vin du Rhin — le porteur de cette lettre t’en dira plus en détail. Tout va bien ; seulement, accorde, accorde, accorde, ô mon Dieu, que je puisse te voir dans la joie. Tu le sais toi-même.

Nous avons achevé la dernière porte — la porte de Voronej — avec grande joie, en nous souvenant de ce qui doit encore venir.

— Pierre le Grand, lettre à Alexandre Menchikov, 3 février 1703

« Mein liebster Kamerad. » [Mon camarade le plus cher.]

Je te prie instamment d’envoyer, par ce messager, de quinze à vingt des meilleurs canonniers ; je réitère ma demande. De ma vie ici, je ne veux pas t’écrire : que Dieu m’accorde de te voir dans la joie.

— Pierre le Grand, lettre à Alexandre Menchikov, 7 juillet 1704

J’aurais été depuis longtemps auprès de toi, mais, pour mes péchés et mes malheurs, je suis resté ici de la sorte : le jour même où je devais partir d’ici, une fièvre s’est emparée de moi.

[…] tant à cause de la maladie, et plus encore à cause du chagrin de voir le temps se perdre, et aussi parce que je suis séparé de toi. C’est pourquoi nous te confions à la garde de Dieu, et je demeure.

Accorde, accorde, accorde, Seigneur Dieu, que je puisse te voir dans la joie. Je te prie de transmettre mes salutations à nos amis et connaissances.

— Pierre le Grand, lettre à Alexandre Menchikov, 8 mai 1705

Je t’ai écrit plus tôt au sujet de ma peine et que je t’écrirais de nouveau ; je t’informe donc maintenant que, par la miséricorde de Dieu, elle s’apaise, et, d’après les signes, il semble que cela tourne en mieux ; toutefois, Dieu sait combien de temps il faudra pour que cela cesse. Dans cette maladie, l’angoisse d’être séparé de toi n’est pas moindre — je l’ai bien des fois endurée en moi-même ; mais à présent je ne peux plus tenir : viens à moi dès que tu le pourras, afin que je sois plus gai — tu peux toi-même juger pourquoi. Prends aussi le médecin anglais et viens ici avec une petite escorte.

— Pierre le Grand, lettre à Alexandre Menchikov, 14 mai 1705

Châtiment pour avoir parlé des prétendues liaisons du tsar avec des hommes

Menchikov — un homme parti « d’en bas » et parvenu au tout sommet du pouvoir avec une rapidité stupéfiante — devint inévitablement un aimant à rumeurs. Plus il se trouvait proche du tsar, plus on expliquait volontiers sa réussite par des « raisons autres ».

Dans le peuple, on parlait déjà d’une possible intimité sexuelle entre Pierre le Grand et Menchikov. Les archives de la cour en gardent la trace : des documents conservés aux Archives d’État russes des actes anciens (RGADA) contiennent des dépositions où les accusés évoquent les penchants « contre nature » du souverain.

1. L’affaire « Au sujet du marchand Gavrila Romanov » (RGADA, f. 6, op. 1, d. 10).

En 1698, le marchand Gavrila Romanov — qui ne faisait pas partie de la dynastie régnante des Romanov, mais n’en portait que le nom — fut accusé d’avoir « outragé » le tsar, c’est-à-dire d’avoir prononcé des paroles insultantes à l’égard du souverain. Le témoin était Fadeïka Zolotariov. Il déclara que, pendant la Semaine des laitages (Maslenitsa — la semaine qui précède le Grand Carême), alors que Romanov lui rendait visite, celui-ci avait dit :

— La faveur du souverain envers Menchikov est telle que nul autre n’en a jamais bénéficié.

Zolotariov tenta d’expliquer cela « décemment » — comme une aide de Dieu et la force des prières de Menchikov. Mais Romanov, selon lui, répondit autrement, et de façon bien plus dangereuse :

— Dieu n’y est pour rien. C’est le diable qui l’a emporté [Pierre] avec lui : il vit avec lui dans la fornication et le garde dans son lit comme une épouse.

Lors de l’interrogatoire, Romanov nia tout. Il affirma que Zolotariov l’avait calomnié à cause d’une vieille dette : le créancier aurait cherché à lui soutirer de l’argent — tantôt par persuasion, tantôt par menaces.

Dans une tentative désespérée de se sauver, Romanov décida de soudoyer Menchikov lui-même : il envoya son petit-fils et un domestique chez Menchikov avec un petit tonnelet rempli d’argent. Mais, dans la maison de Menchikov, ils furent surpris par le tsar en personne. Les messagers furent arrêtés.

À un nouvel interrogatoire, Romanov déclara qu’il était gravement malade, qu’il s’était déjà confessé et qu’il souhaitait mourir chez lui plutôt qu’en détention. Peu après, il mourut effectivement, et l’enquête fut classée.

Malgré tout, cet épisode est important : il montre que des propos sur une « proximité singulière » entre Pierre et Menchikov existaient déjà — et de façon si ouverte qu’ils pouvaient servir de motif à une enquête politique.

2. L’affaire « Sur des dénonciations [calomnies] de détenus incarcérés à la prison de Vologda » (RGADA, f. 371, op. 2, part. 4, art. 734).

En 1703, à Vologda, deux prisonniers accusèrent un soldat exilé, Ivan Rokotov, d’avoir tenu des propos dangereux sur le tsar — autrement dit, un crime politique. La dénonciation se présentait ainsi : quelques années plus tôt, en prison, Rokotov aurait répété les paroles d’un autre exilé — Nikita Séliverstov. Selon les informateurs, Séliverstov avait servi sous les ordres du capitaine Mikhaïlo Feoktistov.

Rokotov, affirmaient-ils, aurait dit que Séliverstov parlait du tsar en ces termes :

— Quel tsar est-ce là ? Ce n’est pas un tsar, c’est un imposteur, et il vit avec Menchikov dans la fornication, et c’est pour cela qu’il le favorise.

Lorsque Séliverstov apprit l’accusation, il la rejeta. Plus encore : il déclara que la source première de ces mots était l’informateur lui-même. Celui-ci, prétendait-il, aurait tout vu de ses propres yeux pendant la campagne d’Azov :

— …il montait la garde près de la tente du souverain, et le souverain, se promenant vêtu d’une simple chemise, embrasse Alexandre [Menchikov], et, après l’avoir embrassé, se couche pour dormir avec lui.

Après cela, l’affaire tourna à la torture. Les enquêteurs soumirent Séliverstov à la question à deux reprises, mais il maintint sa version : la dénonciation n’était qu’une vengeance liée à d’anciens conflits de prison. La conclusion de l’affaire n’apparaît pas clairement dans ces documents.

Alexeï Venetsianov, « Pierre le Grand : la fondation de Saint-Pétersbourg » [avec Menchikov]
Alexeï Venetsianov, « Pierre le Grand : la fondation de Saint-Pétersbourg » [avec Menchikov]

Introduction d’un châtiment pour la « sodomie » dans l’armée sous Pierre le Grand

Cela paraît paradoxal : sous Pierre le Grand, des rumeurs circulent sur l’intimité du tsar avec des hommes — et, sous son règne, apparaissent aussi les premières sanctions étatiques pour la « sodomie ». Mais l’explication est ici pragmatique.

Pierre construisait une armée « à l’européenne » et tirait la Russie vers les normes qu’il observait en Europe. Dans plusieurs pays européens, il existait déjà des lois contre les relations entre personnes de même sexe — et, dans la logique de Pierre, quelque chose de similaire devait donc exister dans son État. Au début, cela ne concernait que les militaires : l’armée était le principal terrain d’expérimentation des nouvelles règles.

L’application de cet ordre fut confiée à Menchikov. En 1706, il publia le « Court article » (un bref code militaire de règles et de peines). On y fixait pour la première fois explicitement une sanction pour les « actes d’adultère contre nature » — un euphémisme juridique de l’époque désignant à la fois les relations sexuelles entre hommes et les abus sexuels sur mineurs. Pour la pénétration sexuelle entre hommes ou la « corruption » d’enfants, la peine encourue était le bûcher, mais cela ne déboucha pas sur des exécutions effectives. Environ dix ans plus tard, la sanction fut adoucie : dans le Règlement militaire de 1716 (le code statutaire des forces armées), la peine de mort fut remplacée par des châtiments corporels.

Pour en savoir plus — dans un texte séparé :

👉 L’homosexualité dans l’Empire russe du XVIIIᵉ siècle — des lois homophobes empruntées à l’Europe et leur application

Les causes de la mort de Pierre : syphilis ou autre chose ?

On a beaucoup parlé de la santé de Pierre au cours de ses dernières années. En 1721, l’ambassadeur de Saxe Jean (Johann) Lefort écrivait :

« La santé du tsar s’aggrave de jour en jour ; l’essoufflement le tourmente beaucoup. On suppose qu’il a un abcès interne qui, de temps à autre, s’ouvre, et j’ai entendu dire que sa dernière douleur à la gorge venait de la matière s’écoulant de l’abcès ; de plus, il ne prend pas le moindre soin de lui. »

— Johann Lefort, envoyé polonais, à propos de la santé de Pierre le Grand (1721)

Les courtisans remarquaient aussi d’étranges coïncidences : l’un des pages tomba malade au même moment que le tsar. Le page n’était pas particulièrement beau, mais même cela alimenta des rumeurs supplémentaires sur une possible relation.

L’hypothèse de la syphilis circulait déjà au XVIIIᵉ siècle. Mais à l’époque, les médecins distinguaient mal la syphilis de la gonorrhée : on pouvait décrire les deux maladies avec les mêmes mots et les mêmes symptômes. Aucun rapport officiel d’autopsie du tsar ne nous est parvenu.

En 1970, des spécialistes de l’Institut central de dermatovénérologie (discipline médicale consacrée aux maladies de la peau et aux infections sexuellement transmissibles) étudièrent les documents disponibles et conclurent que la cause du décès était une urosépse. Il s’agit d’une infection grave qui se développe à partir de troubles des voies urinaires : une obstruction se forme, l’inflammation s’aggrave et l’organisme bascule dans une insuffisance rénale aiguë. D’après les descriptions, Pierre souffrait de douleurs intenses et de troubles urinaires sévères ; la maladie évolua rapidement et fut fatale.

En même temps, Pierre comprenait clairement le danger des maladies vénériennes. Dans les hôpitaux fondés sous son règne, des salles spéciales apparurent pour les soldats infectés. Sous son règne, la Russie ouvrit dix grands hôpitaux et plus de cinq cents infirmeries de campagne.

Ivan Nikititch Nikitine, « Pierre Ier sur son lit de mort »
Ivan Nikititch Nikitine, « Pierre Ier sur son lit de mort »

Conclusion

Parfois, on a envie de « retoucher » l’image de Pierre le Grand et de le rendre encore plus singulier — par exemple en ajoutant de nouvelles versions de sa vie privée. Mais on ne peut pas bâtir des conclusions sûres sur des suppositions. L’histoire, en tant que discipline, repose sur la prudence et la vérification : ce qui compte, ce ne sont pas de jolies théories en elles-mêmes, mais la capacité d’évaluer les sources avec lucidité et de ne s’appuyer que sur ce qui est réellement attesté.

L’un des mérites de la recherche historique est précisément qu’elle nous apprend à douter — et à ne pas faire passer des conjectures pour des vérités.

Très probablement, nous ne connaîtrons jamais toute la vérité sur la vie privée de Pierre le Grand. Beaucoup de rumeurs et d’allusions l’entourent, mais il n’existe aucune preuve directe d’une possible bisexualité. Et les indices indirects que l’on invoque parfois sont épars et admettent plusieurs explications — on ne peut donc pas les interpréter de manière univoque.

Dans le même temps, il est étrange de « réduire à zéro » ces indices et de prétendre qu’il n’y a tout simplement rien à discuter. On se retrouve alors face à deux extrêmes : soit tout croire sans réserve, soit tout nier d’emblée. Aucune de ces positions n’est fiable.

La conclusion est simple : Pierre le Grand a pu être bisexuel — et il a pu ne pas l’être. Au vu des données dont nous disposons, la formulation la plus honnête est la suivante : cette hypothèse est possible, mais non prouvée. La bonne attitude n’est pas de la proclamer « vérité certaine », mais pas non plus d’interdire la question elle-même — à condition qu’elle soit discutée avec prudence et en s’appuyant sur les sources.

Pour terminer, voici trois regards sur Pierre : négatif, neutre et laudatif.

« Une bête enragée et ivre, pourrie par la syphilis, qui, pendant un quart de siècle, ruine des gens, les fait exécuter, brûle, enterre des hommes vivants, emprisonne sa femme, se livre à la débauche, commet la sodomie, boit et, pour s’amuser, tranche des têtes ; il blasphème, se promène avec une croix parodique faite de tiges de pipes en forme de sexes masculins et avec des Évangiles parodiques — une boîte de vodka pour “glorifier le Christ”, c’est-à-dire pour se moquer de la foi ; il couronne sa catin et son amant, dévaste la Russie, fait exécuter son fils, et meurt de la syphilis — et non seulement on ne se souvient pas de ses atrocités, mais on ne cesse encore de louer les vertus de ce monstre, et il n’y a pas de fin aux monuments de toutes sortes élevés à sa mémoire. »

— Léon Tolstoï à propos de Pierre le Grand

« Un barbare qui civilisa sa Russie ; celui qui bâtit des villes mais ne voulut pas y vivre ; celui qui châtia sa femme au knout (un lourd fouet de châtiment corporel) et accorda aux femmes une large liberté — sa vie fut grande, riche et utile au plan public, mais au plan privé elle fut ce qu’elle devint. »

— August Strindberg à propos de Pierre le Grand

« À qui comparerai-je le Grand Souverain ? Dans l’Antiquité comme dans les temps modernes, je vois des souverains qu’on appelle grands. Et, certes, ils sont grands devant les autres. Mais devant Pierre, ils sont petits. … À qui assimiler notre héros ? Je me suis souvent demandé à quoi ressemble Celui qui, d’un geste tout-puissant, gouverne le ciel, la terre et la mer : Il exhale son esprit — et les eaux se mettent à couler ; Il touche les montagnes — et elles se couvrent de fumée.

Il était un dieu, il était votre dieu, Russie ! »

— Mikhaïl Lomonossov à propos de Pierre le Grand

Jean-Marc Nattier, « Portrait du tsar Pierre le Grand »
Jean-Marc Nattier, « Portrait du tsar Pierre le Grand »


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Références et sources

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  • Куракин Б. И. Гистория о царе Петре Алексеевиче. В кн.: Россию поднял на дыбы… 1987. [Boris I. Kurakin - History of Tsar Peter Alekseevich]:
  • Павленко Н. И. Петр Великий. 1990. [Nikolai I. Pavlenko - Peter the Great]:
  • Павленко Н. И. Меншиков: полудержавный властелин. 2005. [Nikolai I. Pavlenko - Menshikov: The Semi-Sovereign Ruler]:
  • Петр Великий. Письма и бумаги императора Петра Великого. Т. 1 (1688–1701). 1887. [Peter the Great - Letters and Papers of Emperor Peter the Great. Vol. 1 (1688–1701)]:
  • Петр Великий. Письма и бумаги императора Петра Великого. Т. 2 (1702–1703). 1888. [Peter the Great - Letters and Papers of Emperor Peter the Great. Vol. 2 (1702–1703)]:
  • Петр Великий. Письма и бумаги императора Петра Великого. Т. 3 (1704–1705). 1893. [Peter the Great - Letters and Papers of Emperor Peter the Great. Vol. 3 (1704–1705)]:
  • Петр Великий. Письма и бумаги императора Петра Великого. Т. 4 (1706). 1900. [Peter the Great - Letters and Papers of Emperor Peter the Great. Vol. 4 (1706)]:
  • Порозовская Б. Д. А. Д. Меншиков. Его жизнь и государственная деятельность. В кн.: Петр Великий, Меншиков и др. 1998. [B. D. Porozovskaya - A. D. Menshikov: His Life and State Activity]:
  • Андреева Е. А. А. Д. Меншиков – «полудержавный властелин» или балансирующий на краю пропасти? Меншиковские чтения. 2011. [E. A. Andreeva - A. D. Menshikov: “Semi-Sovereign Ruler” or Balancing on the Edge of the Abyss?]:
  • Губергриц Н. Б. Болезнь и смерть Петра Великого: только ли урологические проблемы? Гастроэнтерология Санкт-Петербурга. 2020. [N. B. Gubergrits - The Illness and Death of Peter the Great: Only Urological Problems?]:
  • Дипломатические документы, относящиеся к истории России в XVIII столетии. В кн.: Сборник Императорского русского исторического общества. 1868. [Imperial Russian Historical Society - Diplomatic Documents Relating to the History of Russia in the 18th Century]:
  • Ефимов С. В. Болезни и смерть Петра Великого. В кн.: Ораниенбаумские чтения. 2001. [S. V. Efimov - Diseases and Death of Peter the Great]:
  • Записки Юста Юля, датского посланника при Петре Великом (1709–1711). [Just Juel - Notes of Just Juel, Danish Envoy to Peter the Great (1709–1711)]:
  • Корб И. Г. Дневник поездки в Московское государство Игнатия Христофора Гвариента, посла императора Леопольда I, к царю и великому князю московскому Петру Первому в 1698 году, веденный секретарем посольства Иоанном Георгом Корбом. В кн.: Рождение империи. 1997. [Johann Georg Korb - Diary of a Journey to the Muscovite State (1698)]:
  • Мухин О. Н. Царь наш Петр Алексеевич свою царицу постриг, а живет блудно с немками: гендерный облик Петра I в контексте эпохи. Вестник Томского государственного университета. 2011. [Oleg N. Mukhin - “Our Tsar Peter Alekseevich Tonsured His Tsarina, and Lives in Debauchery with German Women”: The Gender Image of Peter I in the Context of the Era]:
  • Рассказы Нартова о Петре Великом. В кн.: Петр Великий: предания, легенды, анекдоты, сказки, песни. 2008. [Andrei Nartov - Nartov’s Stories about Peter the Great]:
  • Щербатов М. М. Рассмотрение о пороках и самовластии Петра Великого. В кн.: Петр Великий: Pro et contra. 2001. [Mikhail M. Shcherbatov - An Inquiry into the Vices and Autocracy of Peter the Great]:
  • Шишкина К. А. Становление и особенности института фаворитизма в России в XVIII веке на примере личности А. Д. Меншикова. В кн.: Students Research Forum 2022: сборник статей Международной научно-практической конференции. 2022. [K. A. Shishkina - The Formation and Features of Favoritism in 18th-Century Russia on the Example of A. D. Menshikov]:
  • Зимин И., Grzybowski A. Peter the Great and sexually transmitted diseases. Clinics in Dermatology. 2020.
  • Villebois G. E. Memoirs secrets pour servir à l’histoire de la Cour de Russie, sous le règne de Pierre le Grand et de Catherine Ire. 1853. [G. E. de Villebois - Secret Memoirs to Serve the History of the Court of Russia, under the Reign of Peter the Great and Catherine I]:
  • Weber F. C. The Present State of Russia. 2021.