L'homosexualité dans la Russie ancienne et médiévale

Les relations entre personnes de même sexe et leur perception, de la Rus ancienne à Pierre le Grand.

Sommaire
L'homosexualité dans la Russie ancienne et médiévale

Alors qu’en Angleterre, aux Pays-Bas, en France et en Espagne, des personnes étaient brûlées sur le bûcher et torturées pour cause d’homosexualité, dans la Rus il n’exista jusqu’au XVIIIe siècle aucune loi laïque punissant le « péché de Sodome ».

L’absence d’un article spécifique dans le droit séculier ne signifiait pas approbation. Dans la Rus ancienne et médiévale, les relations entre personnes de même sexe étaient condamnées par les règles ecclésiastiques. L’Église les considérait comme un péché et imposait l’épitimie : pénitence et restrictions pour le fidèle.

Le degré de condamnation et de persécution des relations homosexuelles évolua selon les périodes de l’histoire russe. Il dépendait du rôle de l’Église, de la position du pouvoir, des normes sociales et du caractère général de la culture juridique.

À bien des moments de l’histoire russe, l’attitude envers l’homosexualité fut plus modérée que dans nombre d’autres pays. Mais on ne peut la décrire ni comme une ligne continue de tolérance, ni comme une histoire de sévérité permanente. Ce furent plutôt des fluctuations : d’une acceptation relativement sereine à des châtiments sévères.

Les époques ancienne et médiévale de l’histoire russe sont habituellement rangées parmi celles où prévalait une condamnation modérée de ce phénomène. L’État n’en faisait pas un problème pénal distinct ; l’essentiel de l’évaluation et des « sanctions » provenait des normes religieuses et des représentations sociales de ce qui était permis.

Normes sexuelles dans la Rus ancienne

Les conceptions de la sexualité dans la Rus ancienne se formèrent au croisement de deux traditions. D’un côté, subsistaient d’anciennes coutumes slaves païennes, au sein desquelles la liberté sexuelle était perçue comme un aspect naturel de la vie. De l’autre, s’imposait une vision chrétienne du monde tenant les relations sexuelles hors mariage pour un péché. De ce fait, une même pratique pouvait être jugée différemment selon qu’on la considérait du point de vue de l’ancien usage ou de la norme ecclésiastique.

Selon les travaux de M. A. Konéva, la diffusion des relations homosexuelles dans la Rus peut aussi être rattachée aux guerres incessantes : les hommes se trouvaient longuement éloignés de la compagnie des femmes.

Dans la Rousskaïa Pravda (« Justice de la Rus »), premier code de droit laïque de la Rus de Kiev au XIe siècle, l’homosexualité n’est pas mentionnée.

Les premières tentatives de réguler la vie sexuelle apparaissent dans des sources ecclésiastiques — les livres de Kormtchaïa (XIIe–XIIIe siècles). C’étaient des recueils de règles et de lois ecclésiastiques à l’usage du clergé et des tribunaux de l’Église.

Les relations entre personnes de même sexe y étaient désignées par le mot « sodomie ». Dans la tradition ecclésiastique du vieux-russe, ce terme avait un sens large : il ne renvoyait pas seulement aux contacts homosexuels, mais aussi à d’autres pratiques jugées interdites, dont la masturbation. Les sanctions allaient de la pénitence à l’interdiction temporaire de communier.

Le « jeune bien-aimé » du saint prince Boris

Le philosophe russe du début du XXe siècle Vassili Rozanov écrivit que l’un des premiers témoignages « attestés » de relations entre personnes de même sexe dans la Rus ancienne se trouvait dans le Dit de Boris et Gleb. C’est un monument de la littérature vieux-russe consacré aux princes Boris et Gleb, fils du prince Vladimir, qui furent ensuite vénérés comme saints passionnaires — c’est-à-dire des personnes ayant accepté la mort sans résistance.

Le texte mentionne le « jeune bien-aimé » du prince Boris — un jeune homme nommé Georges, d’origine hongroise. Le mot otrok en vieux-russe désignait un jeune homme, un adolescent, ou un jeune serviteur attaché à la cour d’un prince. En signe de faveur particulière, le prince lui remit une grivna d’or — un bel anneau porté au cou.

La suite des événements se rattache à la lutte pour le pouvoir après la mort du prince Vladimir. En 1015, les hommes du prince Sviatopolk — que les chroniques surnomment « le Maudit » — attaquèrent le camp de Boris et le tuèrent. Georges recouvrit le corps du prince du sien :

« Voyant cela, son jeune homme couvrit de son propre corps celui du bienheureux [c’est-à-dire Boris], en criant : “Je ne te quitterai pas, mon seigneur bien-aimé — là où la beauté de ton corps se flétrit, là aussi il me sera accordé d’achever ma vie !” »

— « Le Dit de Boris et Gleb »

En soi, ce passage ne prouve pas une relation homosexuelle. Mais pour Rozanov, il faisait partie des textes qui autorisent une telle interprétation.

Après cela, Georges fut également tué. Les guerriers de Sviatopolk tentèrent ensuite d’ôter de son cou la grivna d’or. Ils n’y parvinrent pas immédiatement, car l’ornement était serré et très solide. Alors ils lui tranchèrent la tête pour s’emparer de l’objet précieux.

Nikolaï Konstantinovitch Roerich. « Boris et Gleb ». 1942
Nikolaï Konstantinovitch Roerich. « Boris et Gleb ». 1942

La vie de Moïse le Hongrois : chasteté, violence et possibles connotations sexuelles

Moïse le Hongrois était un Hongrois de Transylvanie qui servait le prince Boris aux côtés de son frère Georges, celui dont il a été question plus haut. Après l’assassinat de Boris, Moïse survécut et se cacha auprès de Predslava, sœur du futur prince Iaroslav.

En 1018, lorsque le roi de Pologne Boleslas Ier (Boleslas le Brave) s’empara de Kiev, Moïse fut capturé et emmené en Pologne. Là, on le vendit comme esclave à une noble Polonaise. Elle brûlait de passion pour Moïse, qui « se distinguait par sa robuste stature et la beauté de son visage », tandis que lui-même demeurait indifférent aux femmes.

Pendant une année entière, la Polonaise tenta obstinément de l’entraîner à l’intimité, recourant à toutes sortes de ruses : elle « le vêtait d’habits coûteux, le nourrissait de mets exquis et, l’enlaçant avec lubricité, le pressait de s’unir à elle ». Moïse repoussa ses avances, arracha les beaux vêtements et refusa catégoriquement le mariage. Sa réponse fut :

« …et si beaucoup de justes ont été sauvés avec leurs épouses, moi, pécheur, je ne puis être sauvé avec une épouse, moi seul. »

— Dimitri de Rostov, « La Vie de notre vénérable père Moïse le Hongrois »

Un jour, elle « ordonna que l’on jetât Moïse de force sur son lit, où elle le couvrit de baisers et d’étreintes ; pourtant, même ainsi, elle ne parvint pas à l’y attirer ». Hors d’elle devant ses refus, elle donna l’ordre qu’on le battît chaque jour, lui infligeant cent plaies. Enfin, elle commanda que l’on châtrât Moïse.

Plus tard, au cours d’une révolte, il réussit à s’enfuir et à retourner à Kiev. Là, il devint moine au monastère des Grottes de Kiev, et après sa mort il fut canonisé comme modèle de chasteté.

Rozanov estimait toutefois que derrière la forme canonique du texte pouvait se cacher l’histoire d’un homme à l’orientation sexuelle différente, puni pour avoir refusé un mariage hétérosexuel. Il suggérait que la Vie peut se lire comme le récit d’une personne éprouvant une aversion innée — et apparemment insurmontable — pour les femmes.

Viktor Mikhaïlovitch Vasnetsov. « Moïse le Hongrois ». 1885–1896
Viktor Mikhaïlovitch Vasnetsov. « Moïse le Hongrois ». 1885–1896

Saint Moïse le Hongrois — l'une des premières figures queer de l'histoire russe ?

Les relations entre personnes de même sexe dans la Rus moscovite

Les informations sur les relations entre personnes de même sexe dans la Rus moscovite (XVe–XVIIe siècles) nous sont parvenues principalement par des textes ecclésiastiques et par les notes de voyageurs étrangers. D’après ces sources, de telles relations étaient condamnées par l’Église, mais n’étaient habituellement pas distinguées comme un crime à part, hors de la série générale des fautes morales.

La plupart des épîtres ecclésiastiques — à l’exception du Stoglav (littéralement « Cent chapitres ») — n’avaient pas force de loi séculière. C’étaient des textes d’édification morale destinés à maintenir un mode de vie « convenable » selon la conception orthodoxe.

Ainsi, dans le Domostroï, le « péché de Sodome » est condamné aux côtés d’autres péchés : la gourmandise, l’ivrognerie, la rupture du jeûne, la sorcellerie et l’exécution de ce que l’on appelait des chants démoniaques. Les relations homosexuelles entraient dans un catalogue général d’écarts moraux et n’étaient pas décrites comme un crime distinct.

Dans la seconde moitié du XVe siècle, les livres de Kormtchaïa commencèrent à inclure un sermon particulier contre les « vices contre nature ». Son auteur y exigeait la peine de mort pour le moujelojstvo (littéralement « coucher avec un homme »), ainsi que pour le blasphème, le meurtre et la violence, en soulignant que de tels actes ne devaient bénéficier d’aucune clémence. Mais c’était précisément un sermon exprimant une position morale, et non une loi ecclésiastique ou étatique en vigueur. De tels appels n’avaient aucune force juridique.

L’un des auteurs ecclésiastiques marquants du XVIe siècle fut le prêtre Silvestre. Dans ses sermons, il condamnait sévèrement les jeunes gens de cour qu’il considérait comme efféminés. Il visait des jeunes hommes qui se rasaient la barbe, se maquillaient et, de son point de vue, transgressaient l’apparence masculine traditionnelle.

Dans son Épître au tsar Ivan Vassilievitch (le Terrible), Silvestre accusait également l’armée russe, lors de la campagne de Kazan, de répandre le « péché de Sodome ». Il liait les revers militaires et le déclin moral à une conduite pécheresse.

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L’un des plus ardents dénonciateurs du « péché de Sodome » au début du XVIe siècle fut le métropolite de Moscou Daniel. Dans ses admonestations, il condamnait non seulement les hommes vivant avec des « femmes de débauche », mais aussi les jeunes gens efféminés qui, écrivait-il, « …envieux des femmes, changèrent leur visage viril en visage de femme. Ou bien veux-tu devenir femme tout entière ? ». Il décrivait leur apparence et leur comportement : ils se rasaient la barbe, s’épilaient, usaient de parfums et changeaient de tenue plusieurs fois par jour.

Dans un sermon, le métropolite Daniel rapporta l’histoire d’un noble qui, selon lui, s’était à ce point empêtré dans des relations homosexuelles qu’il vint chercher secours spirituel auprès de lui. L’homme avoua ne pouvoir se délivrer de ses sentiments pour son bien-aimé, tant sa passion lui paraissait forte. Daniel interpréta cet état comme l’effet d’une influence démoniaque et recommanda d’éviter non seulement les femmes, mais aussi les jeunes gens qui suscitent des « pensées impures ». Aux moines, il proposa même un moyen de lutte d’une radicalité extrême — l’auto-castration — qu’il tenait pour un chemin vers la délivrance complète du désir charnel.

La première fois que les relations entre personnes de même sexe furent directement évoquées dans un document normatif officiel est liée à l’adoption du Stoglav en 1551, sous Ivan le Terrible. Le Stoglav était une compilation d’Église et d’État en cent chapitres, réglant des questions de foi, de rite et de morale. Il condamnait le « péché de Sodome » comme une grave violation des normes orthodoxes, tout en admettant la possibilité de la repentance et du redressement.

La peine minimale consistait en une confession volontaire, un jeûne et un changement de mode de vie. Dans les cas plus graves, une personne pouvait être temporairement excommuniée ou se voir interdire d’assister aux offices ; toutefois, même ces mesures pouvaient être levées en cas de repentir sincère. Ainsi, la conséquence la plus sévère était la mort spirituelle — la perte de la communion avec l’Église — plutôt qu’un châtiment corporel.

Le Stoglav attirait également l’attention sur la pratique consistant, pour certains moines, à garder de jeunes serviteurs. Cela était jugé moralement dangereux. Le document interdisait explicitement aux moines de « garder seuls des garçons imberbes » et recommandait de choisir, si des domestiques étaient nécessaires, des hommes plus âgés et barbus.

Il importe aussi de considérer le sens du terme lui-même. À l’époque étudiée, la « sodomie » s’entendait bien plus largement qu’aujourd’hui. Ce mot désignait non seulement les relations entre hommes, mais toute pratique sexuelle étrangère à la procréation — y compris la bestialité, la masturbation et la sodomie avec une femme. Par conséquent, les mentions de « sodomie » dans les sources ne renvoient pas toujours à l’homosexualité au sens strict.

La pétition de Novgorod de 1616

La pétition de Novgorod (tchelobitnaïa) du 5 janvier 1616 est l’un des rares documents russes en rapport avec le thème des relations entre personnes de même sexe. La tchelobitnaïa — une plainte-pétition écrite adressée aux autorités — fut rédigée à Veliki Novgorod. La ville se trouvait alors sous occupation suédoise, ce qui explique que le document ait abouti en Suède. Il fut publié au début des années 1990.

L’auteur de la pétition accuse un certain Fiodor d’avoir, quatre ans plus tôt, profité de son jeune âge pour le contraindre à des relations homosexuelles. Désormais, affirme le pétitionnaire, Fiodor le menace de tout révéler à son père et exige de l’argent en échange de son silence.

Le sens de la plainte porte moins sur le fait de la « sodomie » en tant que tel que sur la violence, la tromperie et le chantage qui ont suivi. Cela ressort tant du contenu du document que de la manière dont l’auteur construit son récit.

« …Fiodor m’envoyait des raisins secs et des pommes, en disant que c’étaient des cadeaux pour moi de sa part ; et moi, seigneur, j’étais alors sot, petit et muet, je prenais ses raisins secs et ses pommes ; et moi, seigneur, je croyais qu’il me les envoyait véritablement en cadeau. Et ce Fiodor commença, seigneur, à s’approcher de moi [à chercher mon amitié] et voulait commettre une infamie avec moi, pour que je la commisse avec lui ; et moi, seigneur, j’étais alors sot, petit et muet, et je n’osai le dire à mon père ; et moi, seigneur, contre ma volonté, je commis la fornication avec lui. Et lorsque, seigneur, je devins plus grand et que mon esprit, seigneur, se développa, alors moi, seigneur, je lui dis : “Éloigne-toi de moi, Fiodor, va-t’en.” Et lui, seigneur, devint insolent, et il causa un préjudice à mon père, le faisant, seigneur, imputer contre moi à Grand Novgorod — sans raison — pour trente-huit roubles. Et moi, seigneur, me trouvant dans une ville étrangère, je ne voulais pas me quereller avec lui ; je me réconciliai avec lui, et je lui donnai, seigneur, trois roubles d’argent pour rien ; et au total, seigneur, mes pertes à Grand Novgorod s’élevèrent… à huit roubles… »

— « Pétition concernant l’induction forcée à la sodomie, avec plainte contre un certain Fiodor » (début manquant). 5 janvier 1616

Bref résumé en langage actuel : Fiodor envoyait au garçon des raisins secs et des pommes et les appelait des cadeaux ; le garçon, encore petit et inexpérimenté, les acceptait sans comprendre les intentions. Puis Fiodor tenta de l’amener au « péché », et l’auteur reconnaît que, sous la contrainte, il n’en parla pas à son père et céda. Plus tard, en grandissant et en comprenant ce qui se passait, il exigea que Fiodor le laisse tranquille, mais celui-ci se mit à le menacer et à extorquer de l’argent. Pour éviter une querelle et un procès en territoire étranger, il se libéra en payant trois roubles ; la perte totale, selon ses dires, s’éleva à huit roubles.

On ignore comment cette affaire s’est terminée et si Fiodor fut puni.

Les observateurs étrangers face à la « sodomie » en Moscovie

Une part importante des informations sur les relations entre personnes de même sexe dans la Moscovie des XVIe–XVIIe siècles a été conservée dans les textes d’auteurs étrangers — voyageurs, diplomates, médecins et historiens. Ces témoignages comptent non seulement comme un regard extérieur sur la société russe, mais aussi comme un signe que le sujet frappait les visiteurs et revenait régulièrement dans leurs descriptions.

L’un des premiers témoignages appartient à l’historien italien Paolo Giovio. En 1551, il publia une série d’ouvrages, Descriptions d’hommes célèbres pour leur vaillance guerrière, dans lesquels, s’appuyant sur des récits d’ambassadeurs et de marchands russes, il décrivit l’État moscovite à l’époque de Vassili III. Dans ce cadre, il mentionna aussi les relations homosexuelles chez les Russes, les rattachant à une « coutume enracinée » et les comparant à « la manière des Grecs » :

« …selon une coutume depuis longtemps profondément ancrée chez les Moscovites, il est permis, à la manière des Grecs, d’aimer les jeunes garçons ; car les plus nobles d’entre eux — et tous les rangs de l’ordre chevaleresque — ont coutume de prendre à leur service les enfants de bourgeois honorables et de les instruire dans les arts militaires. »

— Paolo Giovio, « Descriptions d’hommes célèbres pour leur vaillance guerrière ». 1551

La mention des « Grecs » reflète un stéréotype très répandu dans l’Europe de l’époque : dans la tradition occidentale, Byzance et le « monde grec » étaient souvent dépeints comme particulièrement débauchés.

La chercheuse I. Iou. Nikolaïéva a proposé une explication de la raison pour laquelle le thème des pratiques homosexuelles et d’autres « passions indécentes » revient avec une telle insistance dans les récits européens sur la Moscovie. Selon elle, il ne s’agissait pas seulement de la tendance des étrangers à moraliser sur un pays qui ne leur était pas familier. Elle juge important aussi que, dans la Moscovie elle-même, ce domaine soit resté plus longtemps en dehors de cette dure répression pénale qui était caractéristique de l’Europe occidentale. Sa formulation est la suivante :

« …c’est précisément pour cette raison que, dans la quasi-totalité des témoignages d’étrangers, l’attention se porte sur les “passions indécentes” des Moscovites : dans la société russe, ce phénomène n’était pas réprimé dans la même mesure qu’en Europe occidentale, où s’est développé un climat socio-psychologique plus favorable aux mutations culturelles et psychologiques correspondantes. »

— I. Iou. Nikolaïéva, « Le problème de la synthèse méthodologique et de la vérification en histoire à la lumière des concepts contemporains de l’inconscient ». 2005

Sergueï Vassilievitch Ivanov. « L’arrivée des étrangers. XVIIe siècle ». 1901
Sergueï Vassilievitch Ivanov. « L’arrivée des étrangers. XVIIe siècle ». 1901

En 1568, le poète anglais George Turberville arriva en Russie dans le cadre d’une mission diplomatique. Il consigna ses impressions dans des lettres en vers. Dans l’une d’elles, il mentionna lui aussi l’homosexualité chez les Russes, dans un ton de condamnation et de stupéfaction :

« Le monstre désire davantage un garçon dans son lit

que n’importe quelle fille : d’un esprit ivre naît un si vil péché. »

— George Turberville. Lettre poétique à un ami. 1568

Le diplomate et historien suédois Pierre Petreius de Erlezunda, qui servit plusieurs années comme envoyé dans l’État russe, écrivit dans son ouvrage sur les temps d’Ivan IV et du Temps des Troubles que les relations homosexuelles se rencontraient parmi les boyards et la noblesse russes. Selon ses termes, « …surtout les grands boyards et les nobles commettent… des péchés sodomitiques, des hommes avec des hommes. »

Il s’indignait particulièrement du fait que de tels actes, à l’en croire, restaient impunis et ne suscitaient aucune réprobation publique. De plus, il écrivait que « …les boyards et les nobles… estiment que c’est un honneur de faire cela [les rapports entre hommes], sans honte et au grand jour. »

Une idée semblable fut exprimée par Samuel Collins, médecin anglais à la cour du tsar Alexis Mikhaïlovitch. Évoquant la « sodomie et les rapports entre hommes », il soulignait qu’en Russie on les traitait avec plus d’indulgence qu’en Angleterre puisque, écrivait-il, « ici, ce n’est pas puni de mort ». Collins alla jusqu’à soutenir que les Russes y seraient « portés par nature ».

La même indignation transparaît dans les propos de Iouri Krijanitch, prêtre croate ayant vécu en Russie entre 1659 et 1677 :

« …ici, en Russie, on ne fait que plaisanter d’un crime aussi abominable, et rien n’est plus courant que de se vanter publiquement, dans des conversations badines, de ce péché : l’un s’en glorifie, l’autre en fait reproche à quelqu’un, un troisième en invite un autre ; il ne manque plus que l’on commette ce crime devant tout le monde. »

— Iouri Krijanitch, prêtre croate ayant vécu en Russie entre 1659 et 1677

De telles appréciations s’inscrivent dans la manière typique du début des Temps modernes d’expliquer le comportement des peuples par le « caractère national », c’est-à-dire par des traits prétendument innés de tout un pays.

Pourtant, le fait même que les observateurs étrangers revenaient sans cesse sur ce sujet est révélateur : dans leur perception, il était frappant et distinguait la Moscovie du monde d’Europe occidentale qu’ils connaissaient.

Ce contraste devient plus compréhensible si l’on considère la pratique de l’Europe occidentale aux XVIe–XVIIe siècles. Dans nombre de pays occidentaux, les relations homosexuelles étaient poursuivies comme un crime, et les peines pouvaient être d’une extrême brutalité — jusqu’à la mort, y compris par le bûcher. Sur ce fond, les étrangers étaient particulièrement frappés du fait qu’en Russie de tels « péchés » n’entraînaient pas, à leur avis, un châtiment aussi sévère.

S’y ajoutait une couche supplémentaire de représentations hostiles à propos de la Moscovie. Aux yeux de beaucoup d’Européens, les Russes étaient décrits de manière stéréotypée — comme des « sauvages », des païens et des « schismatiques », c’est-à-dire des gens considérés comme des apostats de la « vraie » foi.

De telles étiquettes renforçaient l’attitude négative générale envers la Russie et rendaient les accusations morales plus acerbes. Les protestants, en particulier, comme le souligne le texte, s’exprimaient souvent durement contre la Russie, qualifiant les Russes de « plus irréconciliables et terribles ennemis du christianisme ».

On connaît aussi une source de la charnière des XVIIe et XVIIIe siècles, déjà du début de l’ère pétrinienne. Dans un rapport de 1699, le jésuite François Émilien écrivait :

« Les boyards revenus de nos contrées ont amené avec eux de nombreux étrangers ; parmi eux, ceux qui nous ont causé le plus de tourments sont les jeunes hommes de notre foi, car ils ont été corrompus. Ces péchés qui crient vers le ciel sont ici très répandus, et il n’y a pas plus de quatre mois, un boyard, à table et en compagnie, se vantait d’avoir corrompu à lui seul 80 jeunes hommes. »

— François Émilien. Rapport. 1699

L’homosexualité chez les tsars de Russie

À l’époque prépétrinienne, l’on rencontre des rapports faisant état d’une possible homosexualité de certains tsars russes, mais leur fiabilité demeure controversée.

Des rumeurs circulèrent au sujet de Vassili III, dont certaines furent consignées par des contemporains étrangers. Elles mentionnaient des « jeunes gens efféminés » à la cour et émettaient des suppositions sur ses relations homosexuelles en raison de la stérilité de son épouse.

Ivan IV le Terrible fut associé à son échanson Fiodor Basmanov. Basmanov s’éleva rapidement à la cour et joua un rôle notable dans l’opritchnina. Son ascension fulgurante et les informations contradictoires entourant sa mort donnèrent lieu à diverses interprétations de la nature de leur relation.

Homosexualité des tsars russes Vassili III et Ivan IV le Terrible

Il existe aussi un témoignage du début du XVIIe siècle contenant des accusations de « péché de sodomie » contre le premier tsar de la dynastie des Romanov — Mikhaïl Fiodorovitch. Ce texte est connu comme la déposition de Mikhaïl Klementiev, un noble de Novgorod qui, en 1616, passa du côté suédois pendant les négociations russo-suédoises. Sa déposition fut consignée et conservée aux Archives nationales de Suède.

Klementiev avait auparavant servi au sein de l’ambassade russe, connaissait bien la situation du pays et présenta aux commissaires suédois sa lecture des affaires intérieures de l’État moscovite durant les premières années de la nouvelle dynastie. Entre autres, il dressa un portrait extrêmement négatif des qualités personnelles du tsar, alors âgé de vingt ans, lui attribuant une propension à des actes « sodomitiques » et affirmant qu’un tel comportement serait devenu courant à la cour.

« …par nature, il a l’esprit grossier et borné, et, de plus, il est plus enclin à des actions impies et viles, de caractère sodomitique, qu’aux vertus chrétiennes ; c’est pourquoi l’on dit que ces actes sodomitiques inouïs deviennent ici une habitude quotidienne. »

— Mikhaïl Klementiev, déposition de 1616

Avant Pierre le Grand

À la fin de la période moscovite, le tsarat de Russie adopta un important nouveau code de lois — le Sobornoïé Oulojénié (le Code du Concile) de 1649. Ce texte devint le socle de la législation pendant près de deux siècles et demeura en vigueur jusqu’en 1835. Il ne contient aucune mention de l’homosexualité. Ces questions restaient dans la sphère des conceptions religieuses et morales.

Cela ne signifie pas que la société russe ignorait les relations entre personnes de même sexe. Les sources montrent qu’elles étaient connues depuis les temps les plus anciens. Mais il serait erroné de parler d’une tolérance pleine et entière. Ces relations étaient condamnées, tout en demeurant le plus souvent dans la sphère du contrôle moral, de l’admonition ecclésiastique et de la compréhension religieuse du péché — plutôt que dans celle d’une régulation juridique stricte.

L’homosexualité féminine, à cette époque, était perçue comme une forme de masturbation plutôt que comme un type de relation autonome. Les représentations patriarcales du temps excluaient les femmes du rang des membres à part entière de la vie publique. De ce fait, les relations sexuelles entre femmes ne suscitaient guère l’intérêt ni de la société ni de l’État. Il en résulte qu’aucune source détaillée sur l’homosexualité féminine dans la Russie de cette période n’a été conservée.

La première sanction pénale visant les relations entre personnes de même sexe en Russie — bien que limitée à l’armée — fut introduite par Pierre le Grand. Cela se produisit sous l’influence d’idées juridiques d’Europe occidentale qu’il empruntait activement dans le cadre de la réorganisation de l’État et des forces armées. À ce sujet, dans le prochain article :

L'homosexualité dans l'Empire russe du XVIIIe siècle — lois homophobes empruntées à l'Europe et leur application
Références et sources
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