Vladimir Lambsdorff : un homosexuel à la tête du ministère des Affaires étrangères russe sous Nicolas II

Quarante ans au ministère, une liaison avec le chef de la chancellerie, le surnom « madame » donné par Nicolas II et des coups de bâton rue Morskaïa.

Sommaire
Série 🇷🇺 Histoire LGBT de la Russie
Portrait du comte, retouché par intelligence artificielle.
Portrait du comte, retouché par intelligence artificielle.

Le comte Vladimir Lambsdorff était homosexuel. C’est ce qu’attestent les notes de fonctionnaires, de diplomates et de journalistes qui ont connu l’élite pétersbourgeoise sous des angles différents. Son propre journal intime ne contient aucun aveu sexuel, mais il montre lui-même que les attachements les plus forts de Lambsdorff allaient à des hommes.

Lambsdorff a servi quarante ans au ministère des Affaires étrangères et l’a dirigé de 1900 à 1906. Il a participé à la préparation de la conférence de la paix de La Haye, tenté d’éviter une guerre avec le Japon, préservé l’alliance de la Russie avec la France et évité une guerre avec la Grande-Bretagne après l’incident du Dogger Bank. Son homosexualité ne l’a pas empêché de s’élever jusqu’à ce poste.

Son plus proche collaborateur au ministère fut le fonctionnaire Alexandre Savinski. Ils voyageaient ensemble, Lambsdorff a favorisé sa carrière, et leurs contemporains les tenaient pour des amants.

Carrière au ministère des Affaires étrangères

Vladimir Nikolaïevitch Lambsdorff naît à Saint-Pétersbourg le 6 janvier 1845. Il appartient à la noblesse balte-allemande au service de la Russie. Sa famille, selon l’historien Anton Lochakov, descend d’un chevalier allemand, Otto von Lamesdorpe, et vit depuis le XVe siècle en Livonie et en Courlande. Le titre de comte est acquis grâce au grand-père du ministre : Matveï Ivanovitch Lambsdorff fut le premier gouverneur de la Courlande après son annexion par la Russie et, à partir de novembre 1800, précepteur du futur Nicolas Ier.

Le père du ministre, Nikolaï Matveïevitch, débute son service dans le régiment Préobrajensky, dirige ensuite le département des Forêts et obtient le grade d’aide de camp général. Avec son frère aîné Alexandre, maître de la cour, Vladimir Nikolaïevitch entretient une rivalité silencieuse : Alexandre a dix ans de plus, mais dans les grades, les deux frères avancent presque au même rythme.

Lambsdorff étudie au Corps des pages, école privilégiée où l’on préparait les fils de la noblesse au service militaire et à la vie de cour ; les élèves les plus âgés, les pages de chambre, servaient en outre la famille impériale lors des sorties solennelles et des réceptions. Il termine le Corps en 1862, puis étudie au lycée impérial Alexandre, ancien lycée de Tsarskoïe Selo, qui formait les fonctionnaires destinés aux plus hauts organes de l’État. En 1866, il entre au ministère des Affaires étrangères et ne changera plus jamais d’administration.

Lambsdorff n’occupe jamais de poste fixe à l’étranger : il échappe au service dans les ambassades et légations habituel pour un diplomate, et toute sa carrière se déroule dans l’appareil central pétersbourgeois. Il ne se rend à l’étranger que dans la suite de l’empereur et pour des négociations.

Pendant le congrès de Berlin, en 1878, Lambsdorff travaille dans l’entourage du chancelier Alexandre Gortchakov ; à l’issue du congrès, celui-ci en fait son propre secrétaire, ce qui marque le début de son ascension rapide. En 1884, il prépare la rencontre d’Alexandre III avec l’empereur allemand Guillaume Ier et l’empereur austro-hongrois François-Joseph à Skierniewice. Un an plus tard, Lambsdorff prépare déjà une rencontre bilatérale, celle d’Alexandre III avec François-Joseph à Kroměříž, en Moravie.

Le ministre des Affaires étrangères Nikolaï Karlovitch Giers fait de Lambsdorff son conseiller le plus proche. Celui-ci s’en tient d’abord à la Ligue des trois empereurs, qui liait la Russie à l’Allemagne et à l’Autriche-Hongrie. Après la destitution d’Otto von Bismarck, en 1890, Berlin renonce à renouveler le traité secret avec Saint-Pétersbourg, et Lambsdorff reconnaît la nécessité d’une alliance avec la France.

Ses collègues l’appelaient « l’archive vivante ». Il se souvenait du déroulement de négociations anciennes, connaissait par cœur les vieux traités et tenait entre ses mains toute la correspondance secrète du ministère : tous les papiers qui quittaient l’administration à destination de l’empereur, et qui en revenaient, passaient sans exception par son bureau.

En 1897, Lambsdorff devient vice-ministre des Affaires étrangères, titre alors donné en Russie au poste situé juste au-dessous du ministre. Il participe à la préparation de la première conférence de la paix de La Haye, en 1899, où les États débattent de la limitation des armements, des lois de la guerre et du règlement pacifique des différends internationaux.

Lambsdorff reste le collaborateur de confiance d’une succession de ministres : Gortchakov, Giers, le prince Alexeï Borissovitch Lobanov-Rostovski et le comte Mikhaïl Nikolaïevitch Mouraviov. Sous Mouraviov, il assure une grande partie du travail courant du ministère.

Le futur successeur de Lambsdorff, Alexandre Petrovitch Izvolski, lui reconnaissait sa capacité de travail :

« N’ayant reçu qu’une instruction acquise au Corps des pages, il ne possédait pas une formation approfondie, mais il était doté de qualités qui le plaçaient au premier rang parmi les fonctionnaires qui l’entouraient : travailleur, modeste, jamais négligent envers sa propre tâche. »

— Alexandre Izvolski, « Mémoires »

Le diplomate Iouri Iakovlevitch Soloviov, entré au ministère en 1893 et dont les mémoires furent publiées dans la Moscou soviétique, décrivait la même carrière avec moins de sympathie. Pour lui, Lambsdorff était avant tout un homme du cercle ministériel fermé.

« Aussi bien Lambsdorff que son adjoint Obolenski passèrent toute leur vie dans les murs du ministère, appartenant à un petit cercle de personnes proches de l’ancien ministre N. K. Giers. »

— Iouri Soloviov, « Mémoires d’un diplomate, 1893-1922 »

Au ministère, on racontait aussi sur lui une histoire plus plaisante, que Soloviov a également notée :

« On disait même du comte Lambsdorff qu’il devait sa carrière, en grande partie, à sa belle écriture et à son habileté à tailler les crayons et les plumes d’oie pour le chancelier, le prince Gortchakov, sous lequel il avait débuté. »

— Iouri Soloviov, « Mémoires d’un diplomate, 1893-1922 »

Mouraviov meurt en juin 1900, et Lambsdorff devient administrateur du ministère. En janvier 1901, Nicolas II le confirme comme ministre.

« Portrait du ministre des Affaires étrangères le comte V. N. Lambsdorff. » Étude pour le tableau « Séance solennelle du Conseil d’État ». Ilia Répine, 1901-1903. Musée russe d’État.
« Portrait du ministre des Affaires étrangères le comte V. N. Lambsdorff. » Étude pour le tableau « Séance solennelle du Conseil d’État ». Ilia Répine, 1901-1903. Musée russe d’État.

Un ministre contre la guerre

Lambsdorff hérite d’un ministère confronté à deux fronts dangereux, les Balkans et l’Extrême-Orient, et sur les deux, il s’efforce d’éviter la guerre.

Dans les Balkans, Lambsdorff s’efforçait d’obtenir en Turquie les réformes nécessaires, mais craignait que des soulèvements et la rivalité avec l’Autriche-Hongrie n’entraînent l’Europe dans une guerre générale. En décembre 1902, il se rend à Belgrade, Niš, Sofia et Vienne. Le roi de Serbie, Alexandre Ier Obrenović, le reçoit à Niš, où la cour s’était temporairement installée. Le ministre déconseille au roi tout préparatif militaire contre la Turquie et l’avertit que la population est mécontente de sa politique et que le pays est menacé de révolution ; six mois plus tard, des officiers assassinent le roi avec la reine.

Le conflit central de son ministère se joue en Extrême-Orient. Lambsdorff est convaincu que la Russie n’est pas prête pour une guerre avec le Japon. Le Transsibérien n’est pas encore achevé, et ravitailler une armée à une telle distance serait difficile. Avec le ministre des Finances, Sergueï Ioulievitch Witte, et le ministre de la Guerre, Alexeï Nikolaïevitch Kouropatkine, il s’oppose au cercle dit de Bezobrazov, ainsi surnommait-on les courtisans et les entrepreneurs réunis autour d’Alexandre Mikhaïlovitch Bezobrazov, qui défendaient des concessions forestières sur le fleuve Yalou et poussaient Nicolas II à l’expansion en Corée.

Lambsdorff proposait de reconnaître les intérêts prépondérants du Japon en Corée, en échange de garanties sur la position russe en Mandchourie, où passait le chemin de fer de l’Est chinois.

Le tsar en pensait autrement. Dès le 19 juillet 1900, Alexeï Sergueïevitch Souvorine, éditeur du « Novoïé Vremia » (Le Temps nouveau), le journal conservateur et nationaliste le plus influent de l’Empire, consignait les propos de la femme de l’amiral Nikolaï Illarionovitch Skrydlov sur les désaccords qui régnaient à la cour :

« Le souverain hait les Japonais et met en garde qu’il faut les contenir et ne leur accorder aucun avantage. Lambsdorff dit qu’il ne faut en aucun cas provoquer les Japonais. »

— La femme de l’amiral Nikolaï Skrydlov, notée par Alexeï Souvorine, « Journal »

Le plus proche collaborateur du ministre, Alexandre Savinski, qui voyagea avec lui à travers l’Europe pendant des années, écrivait que le caractère de Lambsdorff était « très calme » et qu’il était en général « le plus aimable ». Lors d’un entretien avec Bezobrazov, que Nicolas II lui avait envoyé en personne, Lambsdorff perdit néanmoins son sang-froid. Bezobrazov reprochait au ministère sa faiblesse et sa capitulation ; Lambsdorff répondit qu’une telle politique « serait incompatible avec la dignité de la Russie » et que, si le souverain lui ordonnait de la mener, « on ne me verra plus à cette table ». Sur ces mots, le ministre frappa la table du poing.

Quelques jours plus tard, le tsar lui-même se mit à interroger le ministre sur cette visite. Selon le récit de Savinski, Lambsdorff plaça la conscience au-dessus de l’obéissance :

« J’estime une chose plus que tout le reste, et même Vous, Majesté, ne pouvez m’en priver. » « Et de quoi s’agit-il ? » « De ma conscience. C’est elle qui me contraint à dire à Votre Majesté toute la vérité. »

— Vladimir Lambsdorff et Nicolas II, selon le récit d’Alexandre Savinski, « Mémoires d’un diplomate russe »

Lambsdorff croyait au droit divin des souverains, et une querelle avec le monarque lui coûtait cher, parce qu’en lui la fidélité au tsar se heurtait au sens du devoir.

En 1903, Nicolas II retire de fait la politique en Extrême-Orient à la compétence du ministère des Affaires étrangères. Izvolski reprochera plus tard à Lambsdorff de ne pas avoir démissionné :

« […] non seulement le comte Lambsdorff ne présenta pas sa démission, mais il en vint même à développer l’étonnante théorie selon laquelle, en Russie, le ministre des Affaires étrangères ne pouvait quitter son poste sans être relevé par le souverain lui-même, et que son seul devoir consistait à étudier les questions liées aux affaires extérieures de l’Empire et à soumettre ses conclusions à l’empereur, lequel, en sa qualité d’autocrate, pouvait décider pour ou contre, cette décision devenant alors contraignante pour le ministre. »

— Alexandre Izvolski, « Mémoires »

Une demande de démission exista néanmoins. Savinski en reproduit le texte :

« Toutes ces considérations me donnent le courage de Vous demander d’accepter ma démission. Je quitte votre service, Sire, la conscience tranquille. Toute ma fermeté, toute ma vie, ont été entièrement consacrées à l’accomplissement honnête de mon devoir. L’avenir remettra chaque chose à sa place. »

— Vladimir Lambsdorff, demande de démission selon le récit d’Alexandre Savinski, « Mémoires d’un diplomate russe »

Soloviov le confirmait. Selon lui, Lambsdorff, Kouropatkine et Witte présentèrent leur démission après la création de la vice-royauté d’Extrême-Orient, mais le tsar répondit à Lambsdorff :

« Vous partirez quand je le jugerai nécessaire. »

— Nicolas II, selon le récit d’Iouri Soloviov, « Mémoires d’un diplomate, 1893-1922 »

L’attente fut brève. En février 1904 commence la guerre russo-japonaise : la Russie perd Port-Arthur, perd la bataille de Moukden et perd sa flotte à Tsushima. Lambsdorff prépare la position de négociation, mais Nicolas II nomme Witte principal représentant de la Russie à Portsmouth.

La guerre faillit se transformer en une seconde guerre, cette fois avec la Grande-Bretagne. En octobre 1904, l’escadre russe, en route vers l’Extrême-Orient, ouvre le feu sur le Dogger Bank, en mer du Nord, contre des bateaux de pêche britanniques qu’elle prend pour des torpilleurs japonais. En russe, l’épisode est appelé incident de Hull, du nom du port anglais d’où étaient partis les chalutiers. Lambsdorff accepte une enquête internationale et évite une guerre avec la Grande-Bretagne.

Tandis que l’escadre naviguait vers le Pacifique, l’Empire était secoué de l’intérieur. Après le Dimanche rouge, le 9 janvier 1905, lorsque des troupes ouvrirent le feu sur un cortège ouvrier qui se dirigeait vers le palais d’Hiver, Lambsdorff, selon les mémoires de Savinski, parla à Nicolas II « du sang de gens pauvres et innocents » et l’avertit : « Personne ne croira que Vous, à deux pas de la capitale, ignoriez ce qui se passait. » Savinski écrivait que le ministre « insista courageusement » pour une intervention personnelle du tsar.

Nicolas II menait aussi sa propre diplomatie en marge du ministère. En juillet 1905, sans que ses ministres en fussent informés, il signa avec Guillaume II, au large de l’île de Björkö, dans le golfe de Finlande, le traité de Björkö d’assistance mutuelle. Ce traité contredisait l’alliance de la Russie avec la France. Izvolski décrivait ainsi la réaction du ministre :

« Le comte Lambsdorff fut complètement bouleversé en l’apprenant, et il s’efforça, avec toute la force de conviction dont il était capable, de montrer à l’empereur tout le danger de la situation et l’urgente nécessité de prendre des mesures immédiates pour annuler le traité. Le tsar comprit qu’il avait commis une erreur, et donna au comte Lambsdorff carte blanche pour prendre les mesures nécessaires afin de limiter les conséquences du traité. »

— Alexandre Izvolski, « Mémoires »

Lambsdorff fit appel à Witte, s’adressa à Guillaume II par des canaux privés, et obtint que le traité n’entrât jamais en vigueur.

L’alliance française tint bon également. En 1906, la Russie soutint la France pendant la crise marocaine, et à la conférence d’Algésiras, Lambsdorff réaffirma sa fidélité à l’alliance française. Izvolski lui-même reconnaissait qu’il avait agi « avec l’expérience qui lui était propre et avec une énergie digne des plus grands éloges ».

Derrière tous ces épisodes se trouvait une seule règle. La Russie, pensait Lambsdorff, ne devait tomber sous la dépendance d’aucune puissance. Cette prudence irritait à Saint-Pétersbourg les partisans de l’expansion, et les journaux allemands attaquaient le ministre pour sa fidélité à l’alliance française.

Selon l’analyse de Lochakov, Lambsdorff était prudent à l’extrême : il jugeait l’expansion de l’influence russe possible uniquement par des moyens pacifiques, et il se montra trop attaché à ses principes et trop inflexible pour conserver entre ses mains les affaires d’Extrême-Orient, que lui retirèrent Bezobrazov et le vice-roi, l’amiral Evgueni Alexeïev. Il ne put empêcher la guerre avec le Japon, mais il ne répéta pas les erreurs de 1876-1877, apaisa les crises balkaniques et retint Nicolas II de rompre avec la France. Lambsdorff n’aimait pas les Anglais et voyait dans la Grande-Bretagne le principal adversaire, mais il jugeait un accord avec elle nécessaire : le rapprochement qu’Izvolski allait mener à son terme avait déjà commencé sous son ministère.

Apparence et manières de cour

Tandis que Lambsdorff négociait et se querellait avec le tsar, Saint-Pétersbourg observait aussi le ministre lui-même. En public, il se conduisait de façon irréprochable.

Izvolski comparait Lambsdorff à Witte et décrivait le courtisan le plus parfait, jusque dans ses cheveux bouclés et son parfum :

« À la différence de l’allure rude et peu courtoise de Witte, le comte Lambsdorff représentait le type du courtisan le plus achevé. Élevé, pour ainsi dire, sur les marches du trône, il avait hérité de nombreuses générations de hauts fonctionnaires de la cour impériale les manières et les idées d’un autre âge. »

« C’était un homme de petite taille, qui paraissait extraordinairement jeune pour son âge, aux cheveux clairs et roussâtres et à la petite moustache, toujours soigneusement coiffé, bouclé et parfumé avec le plus grand soin. »

— Alexandre Izvolski, « Mémoires »

Vladimir Lambsdorff en habit, avec écharpe et étoiles de ses ordres. Photographe inconnu, vers 1900. Extrait de « L’Élite administrative de l’Empire russe, 1802-1917 » (Saint-Pétersbourg, 2008).
Vladimir Lambsdorff en habit, avec écharpe et étoiles de ses ordres. Photographe inconnu, vers 1900. Extrait de « L’Élite administrative de l’Empire russe, 1802-1917 » (Saint-Pétersbourg, 2008).

En 1901, Lambsdorff donna chez lui une soirée (une réception vespérale sans danse). Vladimir Borissovitch Lopoukhine, alors fonctionnaire du ministère et plus tard directeur d’un de ses départements, se souvenait d’un hôte affable, qui exécutait sans faute le rituel de cour :

« … le comte Lambsdorff, souriant aimablement, passait d’un groupe d’invités à un autre, d’une salle à une autre. Il s’arrêtait pour une brève conversation avec les personnes les plus importantes. Il n’omettait pourtant pas d’offrir aussi à chacun de nous, ses nombreux subordonnés, une poignée de main ferme et un sourire chaleureux, presque joyeux. »

— Vladimir Lopoukhine, « Notes d’un ancien directeur de département du ministère des Affaires étrangères »

Soloviov observa la même attitude à Peterhof, l’été 1903, lorsque Lambsdorff accueillit Kouropatkine :

« Il m’est resté en mémoire ce doux sourire si caractéristique du comte Lambsdorff avec lequel il accueillit Kouropatkine, et ses mots : “C’est avec un vrai plaisir, Alexeï Nikolaïevitch, que j’ai lu votre rapport.” »

— Iouri Soloviov, « Mémoires d’un diplomate, 1893-1922 »

Lambsdorff n’a laissé presque aucun portrait de lui-même. Ce n’était pas un homme public, et l’attention portée à sa personne le gênait et l’irritait : contrairement à Witte et à Izvolski, qui accordaient volontiers des interviews, il évitait les journalistes et confiait cette tâche à Savinski. La presse ne disposait que d’une paire de ses photographies, réimprimées pendant des années, et, faute de cliché, les rédactions publiaient des portraits dessinés qui ne ressemblaient au ministre que de manière très approximative.

Les historiens décrivent son caractère de façon concordante. Lochakov parle d’une nature douce, connue de tous ceux qui côtoyaient Lambsdorff, et d’un repli sur soi : le ministre évitait la vie publique et se sentait gêné lorsqu’il devait s’exprimer devant une grande assemblée. La chercheuse Irina Diakonova soulignait chez lui la solitude, un certain ascétisme, le sens du devoir, la laboriosité et la piété. L’historien canadien David Schimmelpenninck van der Oye l’a qualifié de fonctionnaire jusqu’à la moelle, un homme qui vivait pour les intérêts du service et lui avait sacrifié jusqu’à sa vie privée. Lochakov lui-même le formule avec plus de prudence dans ses conclusions : le repli sur soi et la crainte de la publicité « ont marqué à parts égales la vie privée et la carrière du comte ».

« Lambsdorff, ministre des Affaires étrangères » : portrait dans un cadre décoratif, tel que les journaux américains représentaient le ministre. The Tacoma Times, 19 janvier 1904.
« Lambsdorff, ministre des Affaires étrangères » : portrait dans un cadre décoratif, tel que les journaux américains représentaient le ministre. The Tacoma Times, 19 janvier 1904.

Le mode de vie du ministre

Lochakov a reconstitué la journée du ministre à partir du journal intime pour les années 1886-1896. Le comte se levait au plus tard à huit heures. Il vivait dans un appartement situé à l’intérieur même du bâtiment du ministère, si bien que la journée de travail commençait vers onze heures par une montée à l’étage, chez Giers. Si une affaire était urgente, Giers faisait porter les papiers jusqu’à l’appartement.

Durant l’hiver 1890-1891, un massage s’ajouta pendant un peu plus d’un mois au programme matinal ; le masseur du comte avait de vastes relations dans le clergé et lui rapportait, pendant les séances, les rumeurs venues des couloirs du Saint-Synode. Lambsdorff tenait aussi les nouvelles du grand monde de son coiffeur.

Il déjeunait avec des collègues du ministère, le plus souvent avec le prince Valérian Sergueïevitch Obolenski-Nelidinski-Meletski, chef de la chancellerie du ministère ; il dînait soit seul, soit de nouveau avec Obolenski, soit chez les Giers, où il se sentait si à l’aise avec le ministre et son épouse qu’il y fêtait le Nouvel An.

Aux heures libres, il se promenait dans la ville et s’arrêtait dans les magasins ; une fois par semaine, il se rendait aux bains de Volkovo ou aux bains de la rue Basseïnaïa, et l’été, il faisait une excursion d’une journée hors de la ville, par exemple à Chlisselbourg ou pour se baigner à Peterhof.

Il restait à son travail jusque tard dans la nuit, dînait le plus souvent seul, et écrivait son journal avant de dormir. Outre le journal, Lambsdorff tenait aussi des mémoires, qui n’ont pas été conservées.

Il était orthodoxe et profondément croyant. Il assistait aux offices dans l’église du ministère, à la cathédrale Saint-Isaac et à la cathédrale de Kazan, et lorsque le ministre le rappelait en pleine cérémonie, il dissimulait mal son dépit. Une abondante correspondance le liait aux moines de l’ermitage Saint-Serge, près de Peterhof ; parmi ses correspondants figurait aussi l’archiprêtre de Cronstadt Jean Sergueïev, canonisé en 1990 sous le nom de Jean de Cronstadt, qui, en 1900, félicita Lambsdorff pour sa nomination au poste de ministre. Le comte passait souvent l’été dans ce même ermitage, partageait avec les moines une table modeste, et y attendit, en 1892, que passe l’épidémie de choléra de Saint-Pétersbourg.

Il confirmait sa foi aussi par l’argent. Lambsdorff appartenait à quatre sociétés de bienfaisance, depuis un « asile de travail pour jeunes filles sans abri » jusqu’à un « comité pour aider les jeunes gens à atteindre le développement moral et physique », et aidait des solliciteurs de ses propres deniers : son fonds d’archives conserve des reçus pour des sommes à partir de quinze roubles.

Il lisait beaucoup, tant par devoir que pour lui-même : le Journal de Saint-Pétersbourg, officiel, le « Messager gouvernemental » (russe : Pravitelstvenny vestnik ; Правительственный вестник), des ouvrages historiques et des mémoires. Il appartenait aussi à la Société historique impériale russe, présidée par l’ancien secrétaire d’État Alexandre Alexandrovitch Polovtsov, où il donnait des conférences aux côtés de Vassili Klioutchevski : sur les négociations russo-anglaises lors de la visite de Nicolas Ier à Londres, et sur la critique des réformes de Pierre le Grand par ses plus proches compagnons.

Son goût était irréprochable et coûteux. La soirée que le nouveau ministre donna le 31 décembre 1900, à l’occasion du Nouvel An européen, fut décrite avec enthousiasme par les journaux : un salon de réception orné de plantes exotiques, une enfilade de salles de style Empire, du champagne et des punchs aux buffets, et le départ des invités à partir de minuit passé. Le comte équipait son cabinet de travail avec le même soin : le 25 août 1904, il acheta chez le joaillier de la cour Fabergé un porte-plume en or serti de pierres, un gobelet en émail rose pour les plumes et une louche en émail rouge orné de jade et d’un rouble de Catherine II, le tout pour 325 roubles ; en novembre, il y ajouta un étui à cigarettes pour 45 roubles.

Réclusion et amour des hommes

Lambsdorff ne se maria jamais et ne laissa aucun enfant légitime. Dans son milieu, cela ne manquait pas d’être remarqué : pour un haut fonctionnaire, le mariage était presque un devoir de service, et la vie privée d’un dignitaire occupait la cour tout autant que sa carrière. Ce que l’on sait de la manière dont il vécut au lieu de se marier, on le doit à trois sources : son propre journal intime, les témoignages de ses collègues et les surnoms que lui donnait la cour.

Lambsdorff tint son journal pendant des décennies. L’homme qui apparaît dans ces pages ressemble bien peu à celui qui souriait aux invités lors des soirées. Le 12 décembre 1886, il écrivit sur son propre repli sur soi :

« […] je décide : s’il me dit quelque chose à ce sujet, je ne recourrai pas à des faux-fuyants, mais lui avouerai franchement que j’ai eu de grands ennuis et que je me suis enfermé dans mon insociabilité à un point tel que je ne puis plus la vaincre. »

— Vladimir Lambsdorff, « Journal, 1886-1890 »

Avant un bal de cour, en février 1889, la nécessité de se montrer en société lui causait une souffrance presque physique :

« Je me sens mal à l’aise toute la journée à l’idée que je dois me rendre ce soir au bal de la cour… La seule pensée de la nécessité d’être en société me cause déjà une souffrance cruelle, si bien que je dois faire un grand effort sur moi-même pour m’habiller… »

— Vladimir Lambsdorff, « Journal, 1886-1890 »

Hors du ministère, Lambsdorff ne parvenait presque pas à s’imaginer sa propre vie. Le 9 mars 1889, il notait :

« Mes doutes quant au service, qui remplit en réalité toute mon existence ; incertitude et manque d’assurance hors de cette sphère. »

— Vladimir Lambsdorff, « Journal, 1886-1890 »

Le 5 avril 1891, son autoportrait se fit encore plus lourd :

« […] j’ai eu cette nuit un véritable accès de fièvre, et de nouveau je suis saisi d’une crainte invincible des gens. Répulsion et sentiment de honte à l’égard de ma propre personne ; impossible de me montrer parmi les gens. »

— Vladimir Lambsdorff, « Journal, 1891-1892 »

Lambsdorff ne nomme pas la cause de cette honte. On voit en revanche combien ses journées et ses soirées s’écartaient l’une de l’autre : le même homme qui exécutait sans faute le rituel de cour écrivait chez lui « répulsion et sentiment de honte à l’égard de sa propre personne » et l’impossibilité de « se montrer parmi les gens ». Il ne devait d’ailleurs pas seulement cacher son humeur. Le penchant pour les hommes, dans sa position, signifiait une prudence de toute une vie, et le prix d’une seule imprudence équivalait à toute une carrière.

Vladimir Lambsdorff avec une toque en astrakan, en tenue civile. Photographe inconnu, au plus tard en 1904. Revue The World’s Work.
Vladimir Lambsdorff avec une toque en astrakan, en tenue civile. Photographe inconnu, au plus tard en 1904. Revue The World’s Work.

Le monde affectif de Lambsdorff se concentrait dans un cercle restreint d’hommes, et il n’en tenait que plus aux quelques personnes auxquelles il était attaché. Il appelait Giers, dans ses journaux, son « chef tendrement aimé », et à la fin de 1890, il écrivit :

« L’amitié et la confiance que me témoigne mon cher chef sont particulièrement sensibles et touchantes depuis mon retour, cet automne ; je lui en suis infiniment reconnaissant, et lorsque je me rappelle que je n’ai pas toujours su apprécier sa bonté, ou lorsque je pense à la possibilité de me séparer de lui, mon cœur se serre. »

— Vladimir Lambsdorff, « Journal, 1886-1890 »

Une place particulière revenait précisément à cet Obolenski, avec qui Lambsdorff déjeunait presque tous les jours. La chancellerie du ministère serait reprise, quelques années plus tard, par Savinski, mais Obolenski, Lambsdorff le prit dès 1900 pour vice-ministre. Dans ses journaux, Lambsdorff l’appelait « mon Ola », « mon cher Ola », « mon précieux Obolenski », et dans ses lettres, comme Lochakov l’a découvert dans le fonds d’archives du comte, il s’adressait à lui en français : Cherissime Ami, « ami très précieux ». Le 14 février 1891, l’amour porté à Giers et à Obolenski se révéla être la principale raison de rester au service :

« J’aime mon vieux ministre, il me serait pénible de me séparer de lui, et il me coûte beaucoup de le fatiguer par des conversations qui peuvent toujours ressembler à des plaintes et à des demandes. L’une des plus grandes joies de ma vie est le lien qui m’unit à mon très précieux Obolenski, à qui, je me flatte de le croire, je puis être agréable et utile aussi longtemps que je reste au service. Me séparer de lui me serait infiniment pénible. »

— Vladimir Lambsdorff, « Journal, 1891-1892 »

Le 21 mars 1891, il l’appela « Obolenski, que j’aime si tendrement », et dans les notes de 1892, « mon cher Obolenski ».

Lopoukhine, un parent d’Obolenski, voyait le prince tout autrement :

« Honnête, mais borné, sec et avare […] un fonctionnaire pédant et formaliste, à l’horizon extrêmement étroit. »

— Vladimir Lopoukhine, « Notes d’un ancien directeur de département du ministère des Affaires étrangères »

Au cours de l’été 1892, l’été même que le comte passa cloîtré à l’ermitage Saint-Serge, apparaît dans le journal Piotr Grigorievitch Sipiaguine, le moine Pimène, qui repartira bientôt pour Pékin avec une mission orthodoxe. « En dépit de sa réputation d’homme replié sur lui-même, le comte Lambsdorff se liait parfois très facilement d’amitié », remarque Lochakov à ce sujet. Lambsdorff l’appelait Petia :

« Il m’est très difficile de retrouver mon équilibre intérieur et de reprendre ma vie habituelle, dont le cours a été si brusquement bouleversé cet été par ma grave maladie, mon rapprochement avec Petia et toute la série de nouvelles impressions rapportées de mon séjour au monastère et de mon voyage à l’étranger. »

— Vladimir Lambsdorff, « Journal, 1891-1892 »

Le journal n’explique pas ce qui se cachait derrière ce « rapprochement ». Au début, Lambsdorff idéalisait son nouvel ami. Pimène remerciait le comte pour son accueil chaleureux et confessait que, homme d’origine modeste, il éprouvait devant le titre de comte crainte et timidité respectueuses ; il expliquait sa décision de se faire moine par la recherche d’un certain Absolu de bonté et de justice. Depuis Pékin, il s’adressait au dignitaire ministériel simplement par « Volodia », tandis que celui-ci, dans ses lettres, l’appelait « Petia » puis « Petioucha ».

Moins de deux ans plus tard, Pimène se mit à demander son rappel de la mission de Pékin, et Lambsdorff, à qui cela ne plaisait pas, alla quand même trouver l’adjoint du procureur général du Saint-Synode, Vladimir Sabler, pour arranger l’affaire. C’est alors qu’apparut dans le journal une note que rapporte Lochakov :

« Il y a un an, le retour de mon Petioucha m’aurait rendu parfaitement heureux. Les lettres que j’ai reçues de lui ces derniers temps ont entièrement ôté, à mes yeux, le voile poétique qui recouvrait son image. »

— Vladimir Lambsdorff, « Journal, 1894-1896 »

Puis Pimène décida de quitter tout à fait le monastère, se plaignit de sa situation désespérée et parla de suicide ; le comte s’en irritait, mais voyait en lui un « pauvre garçon » qui avait « complètement perdu la tête », et continua de s’occuper de lui. Il lui obtint la libération de son vœu monastique sans la déchéance de droits habituelle chez les défroqués, puis un poste dans son propre ministère : le 9 novembre 1895, Sipiaguine réussit l’examen ministériel, étonnant par sa capacité de travail jusqu’au professeur de droit international Frédéric Fromhold de Martens, se maria bientôt et fut nommé à Barcelone.

Le cercle des proches de Lambsdorff était, selon l’observation de Lochakov, restreint mais stable, et sa longue correspondance privée se poursuivait surtout avec Giers. Le ton en changeait d’une personne à l’autre. Avec Giers et Obolenski, Lambsdorff était respectueux et sentimental ; avec son vieil ami et parent Herman Stenbock, en revanche, il était enjoué. Le 8 février 1889, il nota la promesse plaisante de Stenbock selon laquelle, « quand son désir de me voir deviendrait trop fort », celui-ci obtiendrait une rencontre grâce à Giers.

Ses contemporains le disaient homosexuel

Le journal ne contient aucun aveu sexuel. En revanche, trois hommes qui l’ont connu sous des angles différents ont écrit sur l’homosexualité de Lambsdorff : un fonctionnaire de son propre ministère, l’éditeur du « Novoïé Vremia » et un diplomate de carrière.

C’est Lopoukhine qui laissa la formulation la plus directe : en énumérant qui, précisément, avait été placé à la tête de l’administration, il mentionna, à côté de l’instruction et de l’origine, aussi le « penchant » : « homosexuel par penchant ». Il rédigea ses notes entre 1927 et 1933, deux décennies après les faits, mais il écrivait sur un homme sous les ordres duquel il avait servi, dont il avait fréquenté les réceptions et avec lequel il s’était entretenu en personne :

« À la tête de l’administration est nommé le vice-ministre, un homme de bureau qui n’avait jamais servi à l’étranger pour l’administration, page de chambre par l’instruction, homosexuel par penchant, propriétaire terrien balte, le comte Vladimir Nikolaïevitch Lambsdorff. »

— Vladimir Lopoukhine, « Notes d’un ancien directeur de département du ministère des Affaires étrangères »

Souvorine consigna la même chose, le 9 août 1904, mais de manière beaucoup plus crue. Il commença par la correspondance du prince Vladimir Petrovitch Mechtcherski, éditeur du très droitier « Grajdanine » (Le Citoyen), avec le fonctionnaire Nikolaï Vladimirovitch Bourdoukov, trouvée chez le ministre de l’Intérieur Viatcheslav de Plehve, puis en vint à Lambsdorff, qu’il traita sans le moindre détour de pédéraste :

« Chez Plehve s’est trouvée la correspondance du prince Mechtcherski avec son amant Bourdakov. Le tsar a lu cette correspondance. Il se montre indifférent à ce “parti”, appelle le comte Lambsdorff “madame”, et fait avancer son amant Savitski dans les rangs de la cour. Lambsdorff se vante d’avoir passé trente ans dans les couloirs du ministère des Affaires étrangères. Comme il est pédéraste, et que les hommes sont pour lui des filles, il a donc passé trente ans comme dans un bordel. Utile et agréable ! »

— Alexeï Souvorine, « Journal », 9 août 1904

Lambsdorff et Mechtcherski, un homosexuel que l’on appelait à Saint-Pétersbourg « le prince de Sodome et Gomorrhe », Souvorine les inscrivit dans un même « parti ». Un tel « parti », bien sûr, n’existait pas. Lambsdorff était un monarchiste aux opinions modérément libérales, qu’irritaient les journaux conservateurs de la « tendance protectrice ». Rien ne liait le ministre prudent et le publiciste d’extrême droite, hormis leur penchant pour les hommes, et ils ne se supportaient pas l’un l’autre. Dans son journal, Lambsdorff qualifia un article de Mechtcherski d’« indécent », le prince lui-même de « répugnant », et écrivit à propos de son journal : « Je suis indigné des sottises que je lis dans le “Grajdanine”. »

Souvorine connaissait personnellement Lambsdorff et le recevait chez lui, mais ces visites ne lui procuraient aucun plaisir. Le 7 mars 1901, il notait dans son journal :

« Chez moi se trouvaient les ministres : Witte, Lambsdorff, Iermolov, Mouraviov, et le président du Conseil d’État, Dournovo. Je n’ai été que gêné, et de plaisir, aucun. »

— Alexeï Souvorine, « Journal », 7 mars 1901

Les raisons de Souvorine de ne pas apprécier le ministre étaient d’ordre professionnel. Son « Novoïé Vremia » exigeait une politique plus ferme en Extrême-Orient, tandis que le ministère tentait de contrôler ce que le journal publiait.

Le troisième témoin, le diplomate Soloviov, écrivit sur le même sujet avec plus de prudence : sans le mot « homosexuel », mais avec une allusion directe aux « goûts sexuels contre nature » du ministre et de ses favoris :

« Il ressort des mémoires de Lambsdorff qu’il se satisfaisait de son rôle de confident dans l’ombre du ministre, qui lui donnait la possibilité de décider du sort de collègues en poste à l’étranger. En outre, à tort ou à raison, Lambsdorff et tous ses favoris jouissaient dans la société pétersbourgeoise d’une certaine réputation quant à leurs goûts sexuels contre nature. »

— Iouri Soloviov, « Mémoires d’un diplomate, 1893-1922 »

Tant que l’affaire se limitait aux journaux intimes et aux conversations de salon, la réputation du ministre resta une affaire privée. En mai 1904, elle éclata dans la rue.

L’agression du prince Dolgorouki

En mai 1904, le ministre sortait d’un restaurant de la rue Morskaïa lorsque le prince Alexeï Nikolaïevitch Dolgorouki se jeta sur lui avec une canne. On raconta le motif de diverses manières. Le 28 mai, le gouverneur de Saratov, Piotr Arkadievitch Stolypine, futur chef du gouvernement, écrivit à sa femme Olga Borissovna :

« Nesselrode est venu chez moi. Demain, Pavlov dîne chez moi. Il a raconté qu’Alexeï Dolgorouki avait frappé Lambsdorff dans la rue à coups de canne, et que ce dernier avait été interné dans un asile. Il a déclaré l’avoir frappé parce qu’il était un bougre [un homosexuel] et un mauvais ministre. »

— Piotr Stolypine, lettre à Olga Stolypina, 28 mai 1904

« Bougre » [en russe bugr] est l’adaptation russe du mot français bougre, une ancienne injure désignant un homme à qui l’on attribuait des relations sexuelles avec des hommes. La rumeur se transmit de proche en proche : Stolypine rapportait à sa femme les propos de Pavlov, qui lui-même rapportait une explication attribuée à Dolgorouki.

L’écrivain et bibliographe Sergueï Roudolfovitch Mintslov consigna une autre version : l’agresseur aurait crié « traître » et accusé le ministre des revers militaires. Le prince fut placé sous surveillance médicale, puis exilé par voie administrative à Arkhangelsk. Le véritable motif resta inconnu.

Le mot même par lequel Dolgorouki aurait expliqué son geste, Lambsdorff le connaissait bien. Le 26 avril 1891, il nota une plaisanterie de cour sur le grand-duc Serge Alexandrovitch, frère d’Alexandre III, gouverneur général de Moscou et lui aussi homosexuel :

« Deux nouvelles anecdotes circulent en ville. “Moscou s’est jusqu’ici tenue sur sept collines, et maintenant elle doit se tenir sur une seule bosse” (bougre). On dit cela en faisant allusion au grand-duc Serge. »

— Vladimir Lambsdorff, « Journal, 1891-1892 »

Lambsdorff nota de telles plaisanteries plus d’une fois. Le mariage du grand-duc avec Élisabeth Fiodorovna resta sans enfants, et lorsqu’une rumeur de grossesse de la grande-duchesse circula en ville, une autre anecdote apparut dans le journal :

« En raison de certaines particularités qu’on attribue au grand-duc, on explique cette grossesse par un miracle. Le comte Kapnist a fait remarquer avec malice, à ce propos, que cela ne pouvait être qu’une “immaculée conception”. »

— Vladimir Lambsdorff, « Journal, 1891-1892 »

Aucune solidarité avec un autre homosexuel ne transparaît dans ces notes : le penchant partagé pour les hommes n’empêchait pas Lambsdorff de rapporter, à propos du grand-duc, les anecdotes les plus malveillantes de la ville. Dès le 1er novembre 1889, il écrivait à propos de son épouse :

« Je pense que cette pauvre femme doit aussi, parfois, ressentir fortement elle-même la misère intellectuelle, morale et physique de son pitoyable époux. »

— Vladimir Lambsdorff, « Journal, 1886-1890 »

Serge Alexandrovitch Romanov — un membre homosexuel de la famille impériale

Lambsdorff et son amant Savinski

Plus souvent qu’aucun autre, un nom revenait aux côtés de celui de Lambsdorff. Alexandre Alexandrovitch Savinski naquit en 1868 et entra au ministère des Affaires étrangères en 1891. Au début du XXe siècle, il devint premier secrétaire, puis vice-directeur, puis enfin directeur de la chancellerie du ministère.

Alexandre Savinski sur la couverture de l’édition russe de ses mémoires. Moscou : Koutchkovo Polé Muzeon, 2022.
Alexandre Savinski sur la couverture de l’édition russe de ses mémoires. Moscou : Koutchkovo Polé Muzeon, 2022.

Lambsdorff favorisa sa carrière et l’emmenait avec lui presque partout. Savinski faisait remonter le début de leurs déplacements réguliers à l’année 1899 :

« En 1899, je fus choisi pour accompagner le ministre d’alors, le comte Lambsdorff, dans un voyage officiel. »

— Alexandre Savinski, « Mémoires d’un diplomate russe »

Savinski se trompait ici : Lambsdorff ne devint ministre qu’au tournant de 1900 et 1901. Pour le reste, sa chronologie se vérifie : il accompagna bien le ministre en Crimée, dans les archipels de Finlande, à travers l’Europe et lors des négociations balkaniques.

La confiance ne se limitait pas aux voyages. Lambsdorff confia à Savinski jusqu’au code secret personnel de Nicolas II et de Guillaume II :

« L’empereur Nicolas donna le code au comte Lambsdorff, lequel, n’ayant pas le temps pour ce travail, demanda à l’empereur de me confier le code afin de chiffrer et de déchiffrer. »

— Alexandre Savinski, « Mémoires d’un diplomate russe »

Savinski se trouva ainsi être le « premier homme » à lire une partie des télégrammes du kaiser. La nouvelle de l’attaque du Japon contre Port-Arthur arriva à une heure du matin. « On réveilla le comte Lambsdorff, et quelques instants plus tard, il me téléphona pour me dire ce que contenait l’enveloppe », se souvenait Savinski.

L’historien Anton Lochakov considérait Savinski comme l’un des hommes les plus proches de Lambsdorff et son secrétaire personnel, et comparait son rôle auprès du comte à celui qu’avait tenu Lambsdorff lui-même auprès de Giers : même accès permanent aux papiers, aux chiffres et au chef. Les mémoires mêmes de Savinski, « empreintes de déférence envers la personne du comte Lambsdorff », furent introduites dans la recherche scientifique par Lochakov, qui les traduisit aussi en russe et les publia en 2022.

Lopoukhine, alors en service dans le même ministère, les décrivait comme un couple que l’administration voyait tous les jours : le ministre emmène son secrétaire avec lui et l’expose lors des réceptions à la place d’une maîtresse de maison :

« Avec la nomination de Lambsdorff comme ministre, la voie d’une carrière diplomatique s’ouvre à Savinski avec insistance. Il est déjà premier secrétaire de la chancellerie, bientôt vice-directeur, un peu plus tard, directeur.

Le ministre le rapproche de lui de toutes les manières possibles. Lambsdorff et Savinski sont inséparables. Le ministre donne-t-il une soirée, Savinski accueille, salue, reconduit les invités. Le ministre se rend-il auprès du tsar en Crimée, dans les archipels de Finlande, ou à l’étranger pour assister aux rencontres officielles du tsar avec des monarques étrangers, Savinski accompagne Lambsdorff partout. »

— Vladimir Lopoukhine, « Notes d’un ancien directeur de département du ministère des Affaires étrangères »

Lopoukhine expliquait tout de suite après qu’au ministère, cette proximité n’était comprise que d’une seule manière : comme une liaison du ministre avec son subordonné, et que Savinski le payait cher :

« En raison du penchant particulier du ministre, de caractère très intime, la proximité de Savinski avec Lambsdorff fait naître de méchants bruits. Ils se répandent largement et servent à créer autour de Savinski une atmosphère délibérément hostile. Certains collègues de Savinski se mirent à se détourner de lui. Et dans le monde, beaucoup commencèrent à l’éviter. »

— Vladimir Lopoukhine, « Notes d’un ancien directeur de département du ministère des Affaires étrangères »

Savinski dut, selon les mots de Lopoukhine, éviter « un scandale funeste pour sa carrière ». En 1912, lors d’une soirée du ministre des Affaires étrangères Sergueï Dmitrievitch Sazonov, Lopoukhine se souvint de nouveau de ce couple, et montra quelle place Savinski avait en réalité occupée auprès de Lambsdorff :

« Je n’avais pas assisté à de telles soirées du ministère des Affaires étrangères depuis l’époque du comte Lambsdorff. La différence, à son avantage, était qu’à la place de Savinski, que le comte Lambsdorff exhibait toujours et partout devant tous, cette fois-ci, dans la même antichambre, aux côtés de Sazonov, c’était une dame sympathique et d’allure séduisante qui accueillait et saluait les invités. »

— Vladimir Lopoukhine, « Notes d’un ancien directeur de département du ministère des Affaires étrangères »

Dans cette comparaison, Savinski occupait auprès de Lambsdorff la place qui, auprès de Sazonov, revenait à l’épouse du ministre. Lopoukhine lui-même éprouvait de l’antipathie pour Savinski : « bel homme, arriviste habile », c’est-à-dire un carriériste.

En 1915, Soloviov retrouva Savinski, alors envoyé à Sofia, et le qualifia de favori du ministre :

« Après une interruption de sept ans, j’ai de nouveau visité notre légation à Sofia. L’envoyé, là-bas, était l’ancien directeur de la chancellerie du ministère sous le comte Lambsdorff, son favori A. A. Savinski. »

— Iouri Soloviov, « Mémoires d’un diplomate, 1893-1922 »

Ailleurs, Soloviov comptait Savinski parmi les anciens protégés du vieux groupe ministériel. Hartwig, en revanche, ce même Soloviov l’appelait « le bras droit de Lambsdorff », sans la moindre allusion sexuelle. Tout homme proche du ministre n’était donc pas pris pour son amant : une réputation de cette sorte s’attacha précisément à Savinski, et se maintint quel que fût celui qui écrivait à son sujet.

Dans son journal, Izvolski rapportait les conversations ministérielles sur la relation entre Lambsdorff et Savinski, et concluait :

« Le comte Lambsdorff, s’il n’est peut-être pas un pédéraste actif, est en tout cas un homme anormal. »

— Alexandre Izvolski, « Journal de 1906 ». Archives d’État de la Fédération de Russie, f. 559, op. 1, d. 86

Izvolski était mal disposé envers son prédécesseur et justifiait en même temps ses propres décisions de personnel, bien qu’il connût personnellement Lambsdorff comme Savinski. Lochakov mettait spécialement en garde contre ce parti pris :

« […] en utilisant les témoignages d’Izvolski, il ne faut pas oublier que ses relations avec V. N. Lambsdorff étaient difficiles. »

— Anton Lochakov, « Le comte V. N. Lambsdorff, homme d’État et diplomate »

Un autre témoin fut l’ancien diplomate Evgueni Nikolaïevitch Chelkine, qui publia en anglais sous le nom d’Eugene de Schelking. Jusqu’en 1903, il servit dans des légations européennes et devint premier secrétaire d’ambassade ; il quitta ensuite le ministère et devint journaliste, écrivant entre autres pour le « Novoïé Vremia ». Il rattachait la réputation sexuelle de Lambsdorff à sa protection envers de jeunes hommes :

« Les femmes n’ont jamais joué le moindre rôle dans sa vie, et c’est pourquoi la rumeur lui attribua la réputation d’un perverti. Il alimentait lui-même ces rumeurs en accordant une grande faveur à certains hommes de son entourage, qui étaient pour la plupart de jeunes gens d’une beauté frappante. »

— Eugene de Schelking, The Game of Diplomacy, p. 133 ; traduction d’« Urania »

Ensuite, Schelking en vint à Savinski. Lambsdorff avait emmené en Crimée le beau et jeune troisième secrétaire, et à son retour, celui-ci obtint le titre de cour de gentilhomme de la chambre, puis s’éleva rapidement au rang de deuxième, puis de premier secrétaire. Schelking rapporta aussi intégralement la plaisanterie de cour et nomma sa source, le capitaine de pavillon Nikolaï Nikolaïevitch Lomen :

« Un jour, lors d’une représentation de gala en l’honneur de la visite à Petrograd de l’empereur allemand, Savinski remplissait les fonctions de maître des cérémonies. Pendant l’un des entractes, l’empereur Nicolas, se tournant vers son aide de camp d’aile, l’amiral Lomen, qui me raconta cette histoire, lui dit : “Montrez-moi la comtesse Lambsdorff.” Il voulait dire Savinski ! »

— Eugene de Schelking, The Game of Diplomacy, p. 134 ; traduction d’« Urania »

Ces bruits eurent aussi des conséquences dans le service. En 1902, Savinski, sans quitter son poste au ministère, reçut en outre une nomination de cour comme maître des cérémonies, le fonctionnaire chargé du cérémonial de la cour. Cette nomination fut contestée par son futur supérieur à la cour, le grand maître des cérémonies, le comte Vassili Alexandrovitch Gendrikov. Ce qui se passa ensuite, Polovtsov le nota dans son journal le 14 avril 1902 :

« À propos d’une de ces faveurs, un grand scandale se répand dans les murs du palais d’Hiver. Il y a quelques mois, le ministre des Affaires étrangères Lambsdorff a demandé que l’on nomme maître des cérémonies l’un des secrétaires de sa chancellerie, un certain Savinski. On a refusé cela à Lambsdorff, sur l’insistance du comte Gendrikov, grand maître des cérémonies. Gendrikov affirme savoir avec certitude que Lambsdorff entretient avec Savinski des relations d’une intimité condamnable, et que le souverain lui a, en conséquence, promis à lui, Gendrikov, qu’une telle nomination ne se produirait jamais.

À sept heures du soir, un samedi, Gendrikov reçut du ministre de la Cour l’avis que Savinski avait été nommé maître des cérémonies. Gendrikov envoya immédiatement à Fredericks sa demande d’être relevé de la charge de grand maître des cérémonies. Tout cela, du côté de Gendrikov, était compréhensible, mais il aurait dû se taire ; au lieu de cela, il raconta, sans le moindre embarras, cette triste histoire dans tous ses détails, sans omettre que Lambsdorff, dans une lettre à Fredericks, avait menacé de démissionner si son désir n’était pas satisfait. »

— Alexandre Polovtsov, journal, 14 avril 1902

On parlait aussi, en dehors de Savinski, de la manière dont Lambsdorff plaçait ses gens. Le système de personnel de son prédécesseur, Izvolski le décrivait ainsi :

« Il était totalement inaccessible à la majorité de ses subordonnés, et s’était entouré d’un cercle étroit d’amis personnels, entre lesquels il répartissait les postes les plus importants. »

— Alexandre Izvolski, « Mémoires »

Trois mois après la note sur « madame », Souvorine revint sur le sujet et inscrivit les dignitaires homosexuels dans une liste générale de ce qui, selon lui, ruinait le service de l’État, à côté des voleurs, des corrompus et des dénonciateurs :

« Pour ce qui est de ma disposition à “appeler chacun devant mon propre jugement et à le juger”, cela est juste, à cette correction près qu’il ne s’agit pas de “mon propre jugement”, mais du jugement de l’opinion publique. Et non pas “chacun” en général, mais tous les incapables qui chassent les gens doués et indépendants, tous les voleurs et les corrompus, tous les intrigants, tous les dénonciateurs menteurs, même certains pédérastes qui procurent des postes à leurs amants ou amantes de sexe masculin, dans le service de l’État comme dans le privé, en profitant de leur position et en assimilant les services rendus à l’État et à la société à des services rendus à eux-mêmes… »

— Alexeï Souvorine, « Journal »

Après la démission de Lambsdorff, Savinski conserva son poste. Le nouveau ministre appréciait ses capacités, son sens du devoir et sa connaissance de l’appareil : la protection dont il avait bénéficié et sa compétence ne s’excluaient pas l’une l’autre. Lopoukhine écrivit que la position de Savinski s’améliora même sous le nouveau ministre, et que « les mauvais bruits sur les raisons du succès de Savinski se turent ».

Savinski lui-même décrivit en détail les voyages, le travail de chiffrement et les conversations avec le ministre, mais n’écrivit pas un mot sur l’homosexualité de Lambsdorff ni sur les rumeurs concernant leur liaison. Après la mort du comte, il fut chargé, par ordre de Nicolas II, de classer ses papiers en vue de leur transmission aux archives.

Démission et mort

À la fin d’avril 1906, le lendemain de l’ouverture de la première Douma d’État, Lambsdorff quitte le ministère. Izvolski lui succède. Dès la fin de 1905, Nicolas II avait expliqué le changement à venir par des raisons politiques :

« Le comte Lambsdorff, fonctionnaire typique de l’ancien régime, ne saurait s’adapter au nouvel ordre des choses et se verrait contraint de présenter sa démission avant l’ouverture de la Douma. »

— Nicolas II, selon le récit d’Alexandre Izvolski, « Mémoires »

La démission ne fut pas une sanction pour sa vie privée, et, à en juger par les documents, elle ne fut pas non plus seulement politique.

L’envoyé belge, le comte de Grelle Rogier, rapportait le 4 mai 1906 que, quelques mois avant son départ, des crises cardiaques avaient commencé chez Lambsdorff, qui l’avaient sérieusement inquiété, mais que le comte suivait mal les prescriptions des médecins, « jugeant impossible de ralentir son travail incessant ».

Le même envoyé écrivait que nul ne contestait l’honnêteté, la loyauté et la droiture de caractère du comte, et que, sans l’éviction par « le parti puissant qui avait pris en main la politique en Extrême-Orient », la guerre avec le Japon aurait pu être évitée. Le journal français Le Temps faisait observer que les Français ne pouvaient éprouver envers le ministre sortant « que des sentiments de reconnaissance et de respect ».

Lambsdorff fut nommé au Conseil d’État, la chambre haute pour laquelle l’empereur lui-même choisissait les plus hauts fonctionnaires. À l’été 1906, Nicolas II, comme les années précédentes, mit à sa disposition la moitié occidentale du palais Yelaguine. Pour ses services, il reçut les ordres de Saint-Vladimir de 2e classe, de Saint-Stanislas de 1re classe, de Sainte-Anne de 1re classe, de l’Aigle blanc et de Saint-Alexandre-Nevski.

Savinski écrivit qu’après sa démission, la santé de Lambsdorff avait été atteinte, et que lui-même était « moralement accablé » :

« Le comte Lambsdorff fut victime de sa propre honnêteté et de son inaltérable fidélité à son souverain. »

— Alexandre Savinski, « Mémoires d’un diplomate russe »

En décembre 1906, Lambsdorff, gravement malade, obtint un congé de quatre mois et partit en janvier 1907 se soigner sur la Riviera italienne.

Le 19 mars 1907, il mourut à San Remo, à l’âge de soixante-deux ans. Ses contemporains désignèrent comme cause une crise cardiaque ou une angine de poitrine ; on retrouva le comte dans son cabinet de travail. Il fut enterré à Saint-Pétersbourg, au cimetière luthérien de Smolensk.

Tombe de Lambsdorff au cimetière luthérien de Smolensk, à Saint-Pétersbourg ; sur la pierre, le nom est gravé dans l’orthographe d’avant la réforme, « Ламздорфъ », avec le signe dur final (ъ) que la réforme orthographique russe supprimera plus tard ; les dates de naissance et de mort sont données selon le calendrier julien (l’ancien style). Photographie d’Ekaterina Borissova, 2018 (CC BY-SA 4.0).
Tombe de Lambsdorff au cimetière luthérien de Smolensk, à Saint-Pétersbourg ; sur la pierre, le nom est gravé dans l’orthographe d’avant la réforme, « Ламздорфъ », avec le signe dur final (ъ) que la réforme orthographique russe supprimera plus tard ; les dates de naissance et de mort sont données selon le calendrier julien (l’ancien style). Photographie d’Ekaterina Borissova, 2018 (CC BY-SA 4.0).

Pendant six ans, la politique étrangère de l’Empire fut dirigée par un homosexuel que l’empereur appelait « madame » dans son dos, et, dans les hautes sphères, chacun de ceux qui devaient le savoir le savait. L’interdiction pénale n’avait pourtant nullement disparu : l’article 995 du Code des peines menaçait, pour « sodomie » (russe : moujelojstvo ; мужеложство), de la privation des droits et de l’emprisonnement. Mais cette loi atteignait les paysans, les ouvriers et les pauvres des villes ; elle n’approchait guère les gens de rang et de titre, si bien que le désir entre personnes de même sexe, au sommet de l’Empire, ne se révélait ni une rareté ni un obstacle à la carrière.

La biographie de Lambsdorff démolit aussi un autre stéréotype tenace, celui de l’incompatibilité supposée entre l’homosexualité et une foi sincère unie à des convictions de droite. Le comte était orthodoxe, passait ses étés au monastère, correspondait avec Jean de Cronstadt et ne doutait pas du droit divin des souverains, tout en entretenant des liaisons amoureuses avec des hommes.

L’histoire LGBT russe peut, à bon droit, le compter parmi les siens. Lambsdorff préserva son pays d’une guerre dans les Balkans et d’une guerre avec la Grande-Bretagne, s’opposa à l’autocrate en plaçant la conscience au-dessus de l’obéissance, et soutint des sociétés de bienfaisance. Il servit l’Empire honnêtement, et cette honnêteté, même ceux qui ne l’aimaient pas ne la lui ont jamais déniée.

Bibliographie et sources
  • Izvolski, Alexandre Petrovitch. Воспоминания. Перевод с английского А. Сперанского. Петроград ; Москва : Петроград, 1924. [Mémoires. Traduit de l’anglais par A. Speranski. Petrograd ; Moscou : Petrograd, 1924.]
  • Izvolski, Alexandre Petrovitch. «Дневник за 1906 год». Государственный архив Российской Федерации, ф. 559, оп. 1, д. 86, л. 47 об., 48 об., 50–50 об. [Journal de 1906. Archives d’État de la Fédération de Russie, f. 559, op. 1, d. 86.]
  • Lambsdorff, Vladimir Nikolaïevitch. Дневник. 1886–1890. Москва ; Ленинград : Государственное издательство, 1926. [Journal, 1886-1890. Moscou ; Léningrad : Éditions d’État, 1926.]
  • Lambsdorff, Vladimir Nikolaïevitch. Дневник. 1891–1892. Москва ; Ленинград : Academia, 1934. [Journal, 1891-1892. Moscou ; Léningrad : Academia, 1934.]
  • Lambsdorff, Vladimir Nikolaïevitch. Дневник. 1894–1896. Москва : Международные отношения, 1991. [Journal, 1894-1896. Moscou : Mejdounarodnye otnochenia, 1991.]
  • Lopoukhine, Vladimir Borissovitch. Записки бывшего директора департамента Министерства иностранных дел. Санкт-Петербург : Нестор-История, 2008. [Notes d’un ancien directeur de département du ministère des Affaires étrangères. Saint-Pétersbourg : Nestor-Istoria, 2008.]
  • Lochakov, Anton Iourievitch. Граф В. Н. Ламздорф — государственный деятель и дипломат. Диссертация на соискание учёной степени кандидата исторических наук, Московский государственный университет имени М. В. Ломоносова, 2016. [Le comte V. N. Lambsdorff, homme d’État et diplomate. Thèse de doctorat, université d’État de Moscou Lomonossov.]
  • Lochakov, Anton Iourievitch. «Граф Владимир Николаевич Ламздорф». Вопросы истории, № 3 (2014). [Le comte Vladimir Nikolaïevitch Lambsdorff. Voprossy istorii, n° 3.]
  • Mintslov, Sergueï Roudolfovitch. Петербург в 1903–1910 годах. Salamandra P.V.V., 2012. [Pétersbourg dans les années 1903-1910.]
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