L'exécution du prince gay siamois Rakronnaret (Kraison) : pouvoir et accusation de trahison

Le premier épisode connu de l'histoire LGBT de la Thaïlande.

Sommaire
L'exécution du prince gay siamois Rakronnaret (Kraison) : pouvoir et accusation de trahison

En 1848, le roi du Siam, Rama III, condamna à mort son ami, le prince Rakronnaret, également connu sous le nom de Kraison. Le prince, qui entretenait ouvertement des relations avec des hommes, fut accusé de trahison. L’exécution suivit la méthode traditionnelle réservée aux personnages de haut rang : il fut placé dans un sac de velours et battu à mort à coups de gourdins.

À la cour, le prince n’était surpassé en influence que par le roi. Sa réputation fut ternie par des accusations de corruption ainsi que par ses nombreuses relations avec les membres d’une troupe de théâtre masculine qu’il possédait. Rakronnaret ne cachait pas ses relations avec les acteurs.

La question centrale de cette affaire est le motif exact de son exécution. On ne sait pas clairement s’il existait un lien entre sa vie sexuelle et l’accusation de trahison politique. On ne sait pas non plus si l’exécution concernait les deux circonstances à la fois ou uniquement les soupçons de trahison.

Origines et premières années

Le prince Rakronnaret naquit le 26 décembre 1791. Il était le 33ᵉ enfant du roi Rama Iᵉʳ, né d’une épouse royale (concubine) nommée Kaeo Noi. Dès son plus jeune âge, il s’intéressa au bouddhisme, se passionna pour la divination et se lia d’amitié avec le prince héritier, futur Rama III.

À l’âge adulte, Rakronnaret occupa plusieurs postes clés à la cour de Rama III. Il dirigeait des ministères liés à l’ordre monastique bouddhiste et au palais, ainsi qu’un département supervisant les régions méridionales du royaume. Il exerçait également les fonctions de juge disposant de la plus haute autorité dans les affaires relevant de ces institutions.

Cette position renforça son influence, accrut sa richesse et élargit son réseau de relations. Dans les années 1840, sa puissance était devenue si manifeste qu’une partie des courtisans commença à le regarder avec méfiance.

La situation atteignit son paroxysme lorsque des rumeurs se répandirent sur un éventuel complot avec des sociétés secrètes et des préparatifs de coup d’État contre le roi. L’attitude de Rama III, son ami de longue date et protecteur, se refroidit alors sensiblement.

Portrait du roi Rama III, Phra Soralaklikhit, 1916
Portrait du roi Rama III, Phra Soralaklikhit, 1916

Le déclenchement de l’enquête

L’enquête fut déclenchée par un conflit entre deux hommes dépendant de Rakronnaret. L’un d’eux accusa le fils de l’autre de vol. L’accusation était fausse, mais l’accusateur espérait qu’une peine de prison priverait le jeune homme du droit d’hériter de la charge de son père. Le poste laissé vacant par l’homme âgé pourrait alors lui revenir.

Utilisant sa fortune, il corrompit des juges et des membres de la troupe de théâtre proche du prince et placée sous sa protection. Cela permit d’obtenir la décision judiciaire souhaitée. L’appel adressé directement à Rakronnaret n’aboutit à rien : le prince maintint le verdict.

Le père du jeune homme adressa alors une plainte au roi Rama III. Indigné par les faits, le roi ordonna une enquête. La vérification montra rapidement que Rakronnaret avait effectivement confirmé une décision injuste. Rama III y vit une trahison, ordonna d’élargir l’enquête et de vérifier les autres activités du prince.

Les résultats surprirent la cour. Il apparut que le prince ne se contentait pas de recevoir lui-même des pots-de-vin pour des décisions judiciaires, mais qu’il permettait aussi aux membres de sa troupe de théâtre de recevoir de l’argent des deux parties à un procès. Les décisions étaient rendues en faveur du plus offrant.

La troupe de théâtre du prince et son rôle

La troupe de théâtre occupait une place particulière dans la vie du prince Rakronnaret. Les acteurs participaient à la reproduction de rituels monarchiques. Avec eux, le prince imitait le roi et ses épouses : il copiait leurs manières et revêtait des habits somptueux.

Les acteurs portaient de la soie rubis et des bagues serties de diamants, imitant les épouses royales. La troupe attirait aussi bien des aristocrates que des gens du peuple ; un refus pouvait entraîner des sanctions.

L’historien autodidacte siamois Kulap décrit une scène où le prince siège sur un trône orné en forme de lion, tandis que les acteurs, vêtus comme des épouses royales, s’alignent devant lui et se prosternent en adoration. Dans cette « suite », il n’y avait aucune femme : tous les rôles étaient tenus par de jeunes hommes.

Selon Kulap, le comportement du prince et de son entourage devint de plus en plus provocant avec le temps. Le prince cessa de vivre avec ses femmes et ses enfants et préféra passer ses nuits dans les quartiers des acteurs.

Parmi les acteurs, une place à part revenait à Ai Huntong, qui interprétait le héros Inao d’un conte javanais populaire. Un autre favori était Ai Em, qui jouait la princesse Bussaba, bien-aimée d’Inao. L’intérêt du prince s’étendait aussi bien aux interprètes de rôles masculins qu’à ceux qui incarnaient des femmes.

Hommes en costumes féminins pour une représentation théâtrale sous le règne de Rama VI. C’est ainsi que pouvaient se présenter les membres de la troupe de Rakronnaret
Hommes en costumes féminins pour une représentation théâtrale sous le règne de Rama VI. C’est ainsi que pouvaient se présenter les membres de la troupe de Rakronnaret

Interrogatoires et aveux

Le roi ordonna l’interrogatoire des acteurs. Selon la version officielle, ils déclarèrent pratiquer avec le prince la masturbation mutuelle, en évitant la pénétration. Kulap, cependant, écrivit que les acteurs avaient avoué être les amants (pen sawat) du prince Rakronnaret.

Il compléta les procès-verbaux officiels ainsi : « les acteurs confirmèrent que chacun d’entre eux se trouvait dans le statut d’amant du prince ». Kulap précisa que par « amants », il entendait des hommes occupant une position analogue à celle des épouses royales. Selon sa version, les relations entre le prince et les acteurs comprenaient non seulement la masturbation mutuelle, mais aussi des rapports anaux (len sawat).

Dans les deux versions, la première question du roi lors de l’entretien ne portait ni sur la trahison ni sur la corruption, mais sur le comportement sexuel du prince. Il demanda : « Tu es un seigneur de haut rang. Penses-tu qu’il convient de se comporter ainsi [pratiquer le sexe anal (len sawat)] ? » Puis il ajouta : « Deuxièmement, tu occupes un poste élevé. Pourquoi rassembles-tu autant de fonctionnaires autour de toi ? Comptes-tu organiser une rébellion ? »

Rakronnaret répondit que sa vie privée n’avait aucun rapport avec ses fonctions. Selon lui, les relations avec des hommes ne violaient aucune loi. Il expliqua le rassemblement de sa suite par la préparation de la période qui suivrait la mort de Rama III. Le prince fit également comprendre qu’il ne souhaitait se soumettre à personne à l’avenir et déclara de fait qu’il n’avait pas l’intention de servir le prochain monarque — le prince Mongkut, considéré comme le successeur probable.

En outre, le prince nomma son propre successeur potentiel. Cela acheva de convaincre Rama III qu’il s’agissait d’une menace directe pour son pouvoir. La consultation des autres princes et ministres confirma ces craintes : tous recommandèrent à l’unanimité la peine de mort comme seule issue possible.

Le verdict et l’exécution

Le prince Rakronnaret fut reconnu coupable de plusieurs chefs d’accusation. On lui reprocha le détournement de fonds destinés à l’entretien de membres de la famille royale, ainsi que de dons devant revenir aux temples. Il fut également accusé d’avoir extorqué des pots-de-vin à des justiciables et à des personnes sollicitant des charges nobiliaires.

Le roi condamna le prince pour son arrogance et son ingratitude, le qualifiant de traître auquel il avait fait confiance dans les moments les plus difficiles. Rama III déplora que ses avertissements antérieurs sur les conséquences d’une telle conduite fussent restés sans effet. Il avait plusieurs fois signalé au prince que son refus de vivre avec ses épouses nuisait à sa réputation. Ces femmes se rendaient régulièrement au Grand Palais et se plaignaient ouvertement que le prince ne se souciait ni d’elles ni de ses enfants. Selon elles, il était « éperdument amoureux de ses acteurs ».

Rama III compara cette situation à l’exemple d’un empereur chinois de la dynastie Qing, connu pour son amour de l’opéra et sa proximité aussi bien avec des hommes qu’avec des prostituées. Le roi souligna toutefois qu’il avait consciemment choisi de ne pas interdire au prince de se comporter ainsi, afin de ne pas l’humilier publiquement devant les autres membres de la famille.

Les chroniques s’accordent sur le fait que le monarque connaissait depuis longtemps les préférences sexuelles du prince et sa corruption :

Je le savais depuis longtemps et j’aurais voulu t’arrêter en t’avertissant qu’un tel comportement honteux, semblable à celui du seigneur de Pékin, est inadmissible. J’aurais voulu te dire que tout le monde est déjà au courant. J’aurais voulu te mettre en garde de ne pas faire cela. Ce n’est ni vertueux ni raffiné. Cependant, si je l’avais fait, je craignais que mon avertissement ne s’ébruite et ne te déshonore devant tes parents et amis. De plus, tu m’aurais accusé de t’humilier délibérément devant tes proches.

— Le roi Rama III à propos du comportement du prince Rakronnaret

Le roi reconnut avoir longtemps tardé à agir. Il conclut cependant son discours par une condamnation sévère du prince pour avoir constitué sa propre cour rapprochée et manifesté des prétentions évidentes au trône. Il souligna qu’un tel comportement, selon ses propres mots, « ne serait accepté par aucun être humain, ni même par un animal ».

En réponse, le prince insista de nouveau sur le fait que sa vie privée n’entravait pas l’exercice de ses fonctions. Le roi rejeta cette explication et déclara que le comportement de Rakronnaret jetait l’opprobre non seulement sur sa personne, mais sur l’ensemble de la famille royale et sur le règne tout entier.

Le monarque retira alors au prince tous ses titres et le condamna à mort. Au moment de son exécution, Rakronnaret avait 56 ans.

Le 13 décembre 1848, la sentence fut exécutée au temple Pathum Khongkha, également connu sous le nom de Wat Sampheng, à Bangkok. Conformément à la méthode traditionnelle d’exécution réservée aux membres de la famille royale, le prince fut placé dans un sac de velours et battu à coups de gourdins en bois de santal. Il fut le dernier membre de la famille royale exécuté par cette méthode. Kulap ajoute que le prince reçut 90 coups de fouet avant l’exécution.

Trois complices du prince furent également exécutés : un juge, son adjoint et un fonctionnaire du service du palais royal. Ils furent décapités.

Vue de Bangkok, John Heaviside Clark, 1828
Vue de Bangkok, John Heaviside Clark, 1828

Qui a réécrit l’histoire de Rakronnaret et comment

Dans l’analyse de l’affaire Rakronnaret, il est important de considérer l’influence possible de la censure sur les sources parvenues jusqu’à nous. Cet épisode est relaté dans quatre documents, mais seuls trois furent publiés.

Le compte rendu le plus complet ne fut jamais publié. Il fut rédigé par le fils du fonctionnaire qui avait dirigé l’enquête. Sur ordre du roi Chulalongkorn, qui régna de 1868 à 1910, il prépara les chroniques des quatre premiers règnes de la dynastie Chakri. Toutefois, la troisième partie, consacrée au règne de Rama III, ne parut qu’en 1934 — plus de 60 ans après. Ce retard fut attribué à la crainte de froisser des parents encore vivants du prince Rakronnaret.

La famille royale cherchait à protéger la réputation de la dynastie. On peut donc supposer que le manuscrit original et sa version publiée diffèrent. L’ampleur de ces modifications ne peut être établie : l’original demeure inaccessible.

La troisième source provenait d’un étranger. En 1869, le missionnaire américain Samuel Smith publia un article dans lequel il soulignait les connaissances exceptionnelles du prince en matière de traditions bouddhistes, brahmaniques et astronomiques. Parallèlement, il affirmait que Rakronnaret avait utilisé sa charge pour renforcer son pouvoir personnel et accroître sa fortune. Smith ne fit aucune mention des relations sexuelles du prince — probablement par manque d’informations ou par choix délibéré.

La quatrième source parut en 1900 dans la revue Sayam Praphet. Il s’agissait d’une version de l’affaire préparée par le journaliste K.S.R. Kulap. Son texte était plus long et plus substantiel que la version officielle. Il est possible que Kulap ait eu accès au manuscrit original.

Kulap Kritsananon (1834–1921) reçut une éducation comparable à celle des princes de haut rang. Toutefois, ses origines roturières et sa réputation de parvenu l’empêchèrent d’accéder aux cercles de la cour. Il menait cependant un train de vie typique de l’élite : il eut 12 épouses et 16 enfants.

Son intérêt pour l’histoire poussa Kulap à contester le monopole de la famille royale sur l’interprétation du passé siamois. En 1897, il fonda Sayam Praphet, où il publia ses propres recherches. Ses essais suscitèrent la controverse, notamment parmi l’élite royale. Kulap incluait souvent des spéculations et des interprétations dans ses textes sans les distinguer des informations officielles.

Il semble avoir obtenu l’accès aux manuscrits royaux par hasard. Pendant la construction d’un nouveau palais pour Rama V, les textes furent temporairement entreposés dans la résidence d’un prince. Le prince Bodin accorda à Kulap un accès limité à la bibliothèque, à condition que les livres ne soient pas copiés. Kulap le persuada cependant de lui permettre d’emprunter un livre par nuit, avec l’obligation de le rendre le matin. Il engagea ensuite des assistants qui copiaient les textes la nuit. En un an, il parvint à constituer une collection considérable de documents.

Les chercheurs supposent que Kulap a pu modifier sciemment les versions publiées des manuscrits pour tromper les autorités. Il cherchait vraisemblablement à donner l’impression qu’il utilisait d’autres sources, réduisant ainsi le risque de sanctions pour avoir copié des textes royaux.

Dans quelle mesure le récit de Kulap sur les crimes du prince Rakronnaret correspond à l’original est difficile à établir. On ne sait pas non plus dans quelle mesure le texte a été altéré pour dissimuler ses sources. Sa version concorde avec les récits officiels sur les points essentiels, mais s’en écarte dans les détails.

Carte du Siam en 1850. Son territoire comprenait l’actuel Laos et le Cambodge
Carte du Siam en 1850. Son territoire comprenait l’actuel Laos et le Cambodge

Les controverses autour de l’affaire Rakronnaret

Le prince Rakronnaret est entré dans l’histoire comme le protagoniste d’une affaire où se mêlent ambitions politiques, corruption, relations homosexuelles et transgression des normes sociales. Les chercheurs qui étudient son sort s’appuient principalement sur les archives officielles, révisées, compilées par le fils d’un fonctionnaire. Ces documents décrivent le règne de Rama III, mais se concentrent avant tout sur les raisons politiques de l’exécution. La vie privée du prince n’y est évoquée qu’en passant et n’est généralement pas rattachée directement à l’accusation de trahison.

L’exécution de Rakronnaret est le plus souvent expliquée par ses ambitions, sa corruption et son « comportement inconvenant ». Mais il reste difficile de déterminer si l’une de ces circonstances était à elle seule suffisamment grave pour justifier une mesure aussi sévère. On sait que Rama III connaissait depuis longtemps les manquements du prince sans prendre de mesure décisive.

Rakronnaret aspirait à devenir l’héritier du roi. Rama III, cependant, ne désigna pas de successeur et maintint l’incertitude. Bien qu’aucun nom ne fût officiellement annoncé, ses sympathies semblaient aller au prince Mongkut, alors moine. Au lieu du statut d’héritier, Rakronnaret obtint une position élevée et de vastes pouvoirs. Il les utilisa à des fins personnelles : il se livra à la corruption, rendit des décisions injustes et tenta de renforcer ses prétentions au trône.

Lorsque le roi découvrit l’ampleur des abus, l’affaire changea de nature. Outre la corruption, on reprocha au prince d’avoir délaissé ses épouses et concubines au profit d’acteurs masculins. Combinée à ses prétentions au trône, cette conduite devint partie intégrante des accusations de trahison qui aboutirent à l’exécution.

Certains chercheurs estiment que l’élément déterminant ne fut pas le comportement sexuel du prince en tant que tel, mais la violation d’une norme fondamentale de la société siamoise. Les liens familiaux avaient un poids politique, et le refus de Rakronnaret d’entretenir des relations avec ses épouses fut perçu comme un défi à l’ordre établi.

Les liens familiaux comme fondement de la légitimité

Au Siam, les relations familiales revêtaient une signification politique. Les épouses et concubines des souverains symbolisaient la loyauté non seulement envers le mari, mais aussi envers son autorité, et les mariages renforçaient les liens entre les élites. La noblesse obéissait aux mêmes règles : les familles influentes s’unissaient par la parenté et les alliances matrimoniales. En s’écartant de cette norme, Rakronnaret sapa sa propre légitimité politique.

L’historien Pramin Hruathong, analysant trois sources, a soutenu que ni la corruption ni les relations du prince avec des hommes ne pouvaient à elles seules justifier une condamnation à mort. La corruption était un phénomène répandu parmi la noblesse, et la vie privée de Rakronnaret, bien que commentée, n’était pas considérée comme totalement exceptionnelle. Il avait huit enfants et avait rempli son devoir envers sa famille avant de cesser ses relations avec ses épouses.

Les préférences du prince n’étaient un secret ni pour le roi ni pour la cour. Toutefois, son comportement ostentatoire, dépassant les limites acceptées, pouvait provoquer l’irritation. Malgré cela, Pramin estime que la raison principale de l’exécution fut les ambitions politiques de Rakronnaret et sa quête de pouvoir. Le prince chercha l’appui de la noblesse, de la famille royale et de l’armée — ce qui fut perçu comme une menace sérieuse pour Rama III.

Sexualité et accusation de trahison

La chercheuse Tamara Loos soutient, au contraire, que le lien entre la sexualité de Rakronnaret et l’accusation de trahison ne peut être écarté. Il n’existe aucune preuve que ses préférences aient été le facteur déterminant de l’exécution. Toutefois, selon elle, ce sujet est important précisément parce qu’il apparaît de manière récurrente dans les sources primaires comme dans les sources secondaires.

Dans le Siam de l’époque, la législation encadrait strictement la vie sexuelle des femmes de l’élite, tandis que les règles pour les hommes de haut statut étaient moins définies. Le pouvoir et le prestige d’un noble dépendaient en grande partie de sa capacité à contracter des mariages avec les filles de familles influentes. Rakronnaret rompit cette logique : il se détourna de ses femmes et de ses enfants et constitua un « harem » masculin. Il brisa ainsi les liens matrimoniaux-politiques qui soutenaient ses protecteurs. Selon les sources, le prince ne se souvenait même pas du nom de tous ses enfants.

Une alliance matrimoniale exigeait non seulement une union formelle, mais aussi une attention constante. Rakronnaret négligea cette obligation et se consacra aux acteurs de sa troupe. Kulap rapporte que les acteurs du prince profitaient de leur position, acceptaient des pots-de-vin et menaçaient les plaignants qui refusaient de payer.

Chaque fois que les acteurs avaient des affaires en justice, ils se rendaient en bateau avec un toit doré, manœuvré par au moins 25 rameurs… Quand les paysans des provinces ou les marchands chinois voyaient cette troupe, ils la craignaient comme des démons. Pourtant, ces acteurs-démons ne mangeaient pas de chair animale — ils ne se nourrissaient que de pots-de-vin.

— Kulap Kritsananon à propos de la troupe du prince Rakronnaret

Selon Tamara Loos, l’accusation de trahison concernait non seulement la politique, mais aussi la destruction des normes sociales. La redistribution de l’attention et des richesses au profit des artistes était perçue comme du gaspillage et comme une menace à l’ordre établi.

À cette époque, les hommes pouvaient avoir des relations avec des partenaires de l’un ou l’autre sexe, mais généralement dans le cadre d’une hiérarchie définie : l’homme plus âgé et de statut supérieur assumait le rôle actif, tandis que le partenaire plus jeune ou de rang inférieur assumait le rôle passif. Ces relations coexistaient habituellement avec les mariages hétérosexuels.

Kulap et les documents officiels citent l’appel du roi à respecter les normes : « ne donne pas aux gens de raison de te calomnier, ne déshonore pas ton nom dans le royaume en ne vivant pas avec tes enfants et tes épouses ».

Rakronnaret transgressa ce système. Il préférait ouvertement les hommes et refusait de vivre avec ses femmes et ses enfants. L’un de ses amants était un acteur qui jouait le personnage héroïque d’Inao — symbole de l’identité masculine traditionnelle.

Cependant, l’insuffisance de sources fiables, y compris le statut douteux des écrits de Kulap, ne permet pas de tirer une conclusion définitive sur les raisons de l’exécution. L’affaire Rakronnaret n’en reste pas moins unique en tant qu’épisode précoce et très probablement premier épisode documenté de l’histoire queer de la Thaïlande.

P.S. La résidence du prince Rakronnaret a été démolie. Aujourd’hui, le terrain où elle se trouvait fait partie du parc Saranrom.

La lignée de Rakronnaret et ses descendants

Kraison devint le fondateur de la lignée Phuengbun, officiellement reconnue sous le règne du roi Rama VI. Contrairement à de nombreuses autres lignées, son nom n’est pas dérivé du nom personnel du fondateur. Kraison eut plusieurs épouses, mais leurs noms n’ont pas été conservés. Il eut 11 enfants. Parmi ses descendants connus figurent le maréchal Chaophraya Ram Rakhop et le général de division Phraya Anurit Thewa.

Littérature et sources
  • Loos T. Strange bedfellows: male homoeroticism and politics in Thai history. Sexual Diversity in Asia. 2012.
  • Проблемы литератур Дальнего Востока: труды 10 международной научной конференции / ред. А. А. Родионов. 2023.
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