Serge Alexandrovitch Romanov — un membre homosexuel de la famille impériale

La vie du grand-duc — homosexualité, « mariage blanc » sans enfants, service à Moscou et assassinat.

Sommaire
Série 🇷🇺 Histoire LGBT de la Russie
Serge Alexandrovitch Romanov — un membre homosexuel de la famille impériale

Au sein de la dynastie des Romanov, on attendait de chaque membre adulte qu’il se marie et donne une descendance : c’était considéré comme un devoir envers la famille et l’État. Le grand-duc Serge Alexandrovitch (Sergueï Alexandrovitch Romanov), frère de l’empereur Alexandre III, s’est lui aussi marié, mais le couple n’a pas eu d’enfants. Le grand-duc était homosexuel.

La principale source d’information sur Serge Alexandrovitch est considérée comme étant son journal intime, qu’il a tenu pendant de nombreuses années. Dans ces pages, il apparaît comme un homme à la personnalité marquante, aux émotions intenses et aux convictions fermes. Cependant, les témoignages sur son homosexualité ont été principalement conservés dans d’autres documents : journaux de contemporains, mémoires d’hommes d’État et poésie satirique.

Cet article est consacré à sa vie et à la manière dont son homosexualité a influencé son destin ainsi que sa place dans l’histoire.

Enfance, éducation et entrée dans l’âge adulte

Serge Alexandrovitch Romanov naît le 11 mai 1857 à Tsarskoïe Selo, près de Saint-Pétersbourg (aujourd’hui la ville de Pouchkine). Il est le septième enfant de l’empereur Alexandre II, sous le règne duquel commencèrent de grandes réformes en Russie, et de l’impératrice Marie de Hesse-Darmstadt (Maria Alexandrovna). Serge fut le premier enfant né après l’accession de son père au trône. Dans la tradition monarchique russe, ce statut était qualifié de « porphyrogénète » (russe : porfirorodny ; порфирородный) : il conférait au garçon une aura particulière d’élection et prédéterminait une attention accrue à son éducation religieuse.

Serge reçut une excellente éducation. Il fut instruit par les meilleurs précepteurs de son temps. Anna Tiouttcheva (russe : Anna Tiouttcheva ; Анна Тютчева), la fille du poète Fiodor Tiouttchev, éleva le garçon jusqu’à l’âge de sept ans. Ensuite, son principal mentor devint un officier de marine, le futur amiral Dmitri Arseniev (russe : Dmitri Arseniev ; Дмитрий Арсеньев). Strict et profondément religieux, il habitua son pupille à un contrôle de soi rigoureux et à la dissimulation. Serge lisait énormément, s’intéressait particulièrement à l’histoire et à la culture, et s’entretenait parfois avec Fiodor Dostoïevski.

Les enfants de l’empereur étaient élevés avec sévérité : ils ne pouvaient ni se promener librement ni jouer avec leurs camarades, bien qu’ils grandissent dans le luxe palatial. L’alliance de la richesse extérieure et de l’isolement intérieur eut des répercussions sur leur développement.

Les chercheurs notent qu’Arseniev a consciemment prolongé l’enfance de Serge, s’efforçant de le protéger de l’influence du milieu de la cour. En raison de cette vie recluse, le passage à l’âge adulte se fit plus difficilement : à quinze ans, Serge jouait avec des carlins en porcelaine. Le jour de ses dix-huit ans, avec son cousin germain, le grand-duc Constantin Constantinovitch (K. R.), lui aussi homosexuel, il faisait des bulles de savon. Serge nota alors lui-même dans son journal : « …et ce à 18 ans !!?? », s’étonnant de sa propre puérilité. Une profonde maturité intellectuelle côtoyait en lui un blocage émotionnel.

Serge Alexandrovitch Romanov dans sa jeunesse

Devenu adulte, Serge devint un homme instruit et érudit. Lors d’un voyage en Italie, il s’entretint avec le pape Léon XIII ; selon des témoins oculaires, lors d’une discussion sur des questions d’histoire de l’Église, ce fut précisément le prince russe qui eut raison.

La maturité intérieure lui vint pendant la guerre russo-turque de 1877-1878. Serge, âgé de vingt ans, partit au front avec Arseniev. En octobre 1877, il participa à une reconnaissance près du village de Kochevo, se trouvant auprès des canons sous le feu de l’ennemi. Pour son courage personnel, il reçut la croix de Saint-Georges de 4e classe. Plus tard, en 1887-1891, le grand-duc commanda l’élite de la garde impériale, le régiment Préobrajensky (russe : leïb-gvardii Preobrajenski polk ; лейб-гвардии Преображенский полк). Cette expérience consolida définitivement son statut dans la hiérarchie militaire et créa la façade irréprochable d’un officier de combat.

Serge aimait les fraises des bois, les vins de Crimée et appréciait tout particulièrement les saphirs. En voyageant en Europe, il n’idéalisait pas l’Occident. En 1875, en Angleterre, Serge écrivait que le mode de vie local lui paraissait trop terre-à-terre : les Anglais, selon lui, pensaient avant tout au confort, à la nourriture et au sommeil, plutôt qu’à des objectifs spirituels et culturels.

« Je préférerais mille fois être un simple mortel plutôt qu’un Grand-duc. »

— Serge Alexandrovitch Romanov

De par son tempérament, Serge était un introverti, enclin à la solitude et à l’introspection. Constantin Constantinovitch écrivait que son frère « ne pleure jamais ou qu’avec une grande difficulté, vit son chagrin en silence et ne s’exprime pas ».

L’académicien et historien Mikhaïl Bogoslovski (russe : Mikhaïl Bogoslovski ; Михаил Богословский) qualifiait le prince de « très timide ». Sa nièce, la grande-duchesse Maria Pavlovna la Jeune, écrivait que Serge n’était pas seulement timide, mais aussi secret : il n’aimait pas montrer ses sentiments et évitait les conversations franches. Ce trait de caractère peut être lié à l’homosexualité du grand-duc. Dans la position d’un membre de la famille impériale et dans une société où il n’était pas possible de vivre ouvertement, une telle vie privée exigeait de la prudence et du silence, ce qui renforçait le repli sur soi.

« De très haute taille, d’une beauté de race très pure et extrêmement élégant, il donnait l’impression d’un homme exceptionnellement froid. »

— Général Alexandre Mossolov, extrait des mémoires « À la cour du dernier empereur »

Serge Alexandrovitch Romanov

En 1880, Serge perdit sa mère et, l’année suivante, son père : l’empereur Alexandre II fut assassiné par des révolutionnaires qui lui lancèrent une bombe.

« Je me demande comment il est possible de survivre à tout cela. »

— Serge Alexandrovitch Romanov

Après cette tragédie, Serge partit en pèlerinage en Terre Sainte — en Palestine, sur les lieux associés à la vie et à la prédication de Jésus-Christ.

Ce voyage l’influença fortement. À son retour, il fonda la Société impériale orthodoxe de Palestine (russe : Imperatorskoïe pravoslavnoïe palestinskoïe obchtchestvo ; Императорское православное палестинское общество). L’organisation construisait des écoles et des abris pour les pèlerins, apportait son aide pour le logement, la nourriture et les soins médicaux. Grâce à cela, les voyages en Palestine devinrent accessibles même à des personnes modestes de l’Empire russe.

C’est sa future épouse, Élisabeth Fiodorovna, qui l’aida en grande partie à sortir de son état d’abattement. Elle était une princesse allemande de la maison de Hesse-Darmstadt (la dynastie régnante de l’un des États allemands) et la petite-fille de la reine Victoria de Grande-Bretagne.

Le futur kaiser allemand Guillaume II la courtisait, mais son père choisit pour sa fille un mariage avec le grand-duc russe. Élisabeth devint pour Serge non seulement une épouse, mais aussi une amie proche. Sept ans après le mariage, elle adopta volontairement l’orthodoxie : ce fut une décision personnelle, formellement personne ne l’y obligeait.

Serge Alexandrovitch et son épouse

« Que les gens crient sur mon compte, mais ne dis jamais un mot contre mon Serge. Prends sa défense devant eux et dis-leur que je l’adore, tout comme mon nouveau pays, et que c’est ainsi que j’ai appris à aimer aussi leur religion… »

— Élisabeth Fiodorovna, dans une lettre à son frère au sujet de sa nouvelle vie

L’homosexualité du grand-duc

À en juger par les témoignages, les relations des époux étaient plutôt amicales. Ils n’eurent pas d’enfants. Des contemporains ont écrit que ce mariage fut difficile pour Élisabeth, bien qu’en public elle gardât son calme.

Les lettres conservées montrent qu’il subsistait entre les époux du respect et une tendre affection. Ils prenaient soin l’un de l’autre et se comportaient comme des êtres chers. Cependant, de relations conjugales au sens habituel, il semble qu’il n’y en ait pas eu. Serge écrivait à Élisabeth très tendrement :

« Je suis charmé à la perspective de te voir demain. Je t’embrasse très tendrement. »

— Serge Alexandrovitch Romanov, dans une lettre à Élisabeth

L’Église orthodoxe russe expliquait l’absence d’enfants d’une autre manière. Selon la version de l’Église, avant même le mariage, Serge et Élisabeth avaient fait vœu de chasteté — la promesse de vivre sans intimité physique. Une telle union était appelée un « mariage blanc » (russe : bely brak ; белый брак) : les époux vivaient ensemble, mais bâtissaient leur relation comme un frère et une sœur.

Dans l’Empire russe, l’article 995 du Code des peines (russe : Oulojenie o nakazaniïakh ; Уложение о наказаниях) était en vigueur depuis 1845 : pour « sodomie » (russe : moujelojstvo ; мужеложство), on privait de tous les droits et l’on exilait en Sibérie pour une durée de quatre à cinq ans. Cependant, les historiens montrent que la loi s’appliquait presque exclusivement aux paysans, aux ouvriers et aux marginaux des villes.

L’aristocratie jouissait d’une immunité tacite. L’écrivaine émigrée Nina Berberova, en parlant du compositeur Piotr Tchaïkovski, donnait un exemple de cette inégalité sociale : ce ne fut pas le grand-duc lui-même qui pâtit, mais son partenaire présumé, un professeur de langues anciennes :

« On connaît le cas d’un homme, connu d’assez nombreuses personnes, professeur de latin et de grec, amant du gouverneur de Moscou, le grand-duc Serge Alexandrovitch, qui fut jugé et à qui l’on donna trois ans d’“exil” à Saratov, pour ensuite le laisser revenir à Moscou. »

— L’écrivaine Nina Berberova, extrait du livre « Tchaïkovski. L’histoire d’une vie solitaire »

Dans la haute société, des rumeurs circulaient constamment sur l’attention particulière que Serge Alexandrovitch portait aux jeunes officiers, particulièrement aux aides de camp. Sur de nombreuses photographies, il est immortalisé à côté de Konstantin Balyasny (russe : Konstantin Baliasny ; Константин Балясный) et de Vladimir Gadon (russe : Vladimir Gadon ; Владимир Гадон), qui l’accompagnaient fréquemment. Bien entendu, les historiens homophobes contemporains nient catégoriquement le sous-entendu sexuel de ces relations, les interprétant exclusivement comme une solide camaraderie militaire.

Serge Alexandrovitch et Konstantin Balyasny

De telles relations faisaient également jaser dans les hautes sphères de l’État. Le ministre des Finances Sergueï Witte (russe : Sergueï Vitte ; Сергей Витте) formulait les choses avec prudence, mais le sens de ses paroles restait clair :

« …il était constamment entouré de plusieurs jeunes gens comparativement jeunes, avec lesquels il était particulièrement et tendrement lié. Je ne veux pas dire par là qu’il avait de mauvais instincts, mais une certaine anomalie psychologique, qui s’exprime souvent par une attitude amoureuse d’un genre particulier envers les jeunes hommes, il l’avait indubitablement. »

— Le ministre des Finances Sergueï Witte, extrait du livre « Mémoires »

Des allusions se rencontraient aussi dans la poésie satirique. Dans le poème « L’Orgueil des peuples », le chambellan et poète satirique Vladimir Miatlev (russe : Vladimir Miatlev ; Владимир Мятлев) se moquait des représentants de la famille impériale et de leur entourage. L’expression « les Serg-ents de Moscou » repose sur un jeu de mots : elle renvoie au mot « sergents » et au prénom Serg (Serge). C’est ainsi que le poète faisait allusion à Serge Alexandrovitch, qui occupait le poste de gouverneur général de Moscou.

Le vers sur de « jolis petits garnements aux manières orientales », d’après le contexte, se rapportait à l’aide de camp Balyasny. Le mot utilisé (russe : kanachka ; канашка) est un diminutif familier désuet de « canaille ». Ici, il ne désigne pas un criminel, mais c’est un surnom moqueur du genre fripon ou finaud.

« Par les “Serg-ents” de Moscou

Avec d’audacieux aides de camp,

De jolis petits garnements

Aux manières orientales. »

— Vladimir Miatlev, extrait du poème « L’Orgueil des peuples »

Élisabeth, Serge Alexandrovitch, la princesse Lobanova, les aides de camp Vladimir Gadon (debout) et Konstantin Balyasny (assis)

Pour préserver les apparences, les aristocrates faisaient le plus souvent semblant de rien, et les hommes se mariaient non pas nécessairement par amour, mais pour se conformer aux attentes sociales. S’appuyant sur le concept du slaviste américain Simon Karlinsky, l’historien Dan Healey a écrit que Serge Alexandrovitch se trouvait au sommet de la « pyramide homosexuelle » de l’Empire. Le statut de frère, puis d’oncle de l’empereur régnant, le rendait intouchable par la justice.

Des rumeurs plus directes circulaient également — par exemple, sur l’intimité de Serge Alexandrovitch avec Alexandre Martynov (russe : Alexandre Martynov ; Александр Мартынов), officier du régiment Préobrajensky et écuyer (russe : chtalmeister ; шталмейстер) de la cour du grand-duc. Dans le journal de l’hôtesse d’un influent salon pétersbourgeois, Alexandra Bogdanovitch (russe : Alexandra Bogdanovitch ; Александра Богданович), Martynov est désigné par erreur comme aide de camp :

« Dorofeïeva Ch., habitante de Tsarskoïe Selo, […] a dit que l’on sait là-bas que Serge Alexandrovitch vit avec son aide de camp Martynov, et qu’il a proposé plusieurs fois à sa femme de se choisir elle-même un mari parmi les gens de son entourage. Elle a vu un journal étranger où il était imprimé que le grand duc Serge avec sa maîtresse M-r un tel était arrivé à Paris. Pensez donc, quels scandales ! »

— Alexandra Bogdanovitch, extrait du journal « Les trois derniers autocrates »

Une note similaire fut laissée par Boris Nikolski (russe : Boris Nikolski ; Борис Никольский) — poète, juriste et publiciste de droite, lié au mouvement monarchiste. Elle est datée du 12 mars 1899, au plus fort de la première grève étudiante panrusse. Après la dispersion des étudiants à l’université de Saint-Pétersbourg le 8 février, les troubles gagnèrent Moscou, Kiev, Kharkov et d’autres villes universitaires. Dans les cercles de droite, on liait ces événements aux manœuvres d’appareil de Witte — ses « culbutes » (russe : kouvyrkanie ; кувырканье), dans lesquelles les monarchistes voyaient le signe d’une disposition aux concessions.

Dans ce contexte, Nikolski réfléchissait à qui pourrait adopter une position ferme auprès du trône :

« J’espère toujours que les culbutes s’apaiseront considérablement si le grand-duc Serge Alexandrovitch est nommé quelque part à Pétersbourg — par exemple président du Conseil d’État. J’ai tout de même de l’espoir en lui — même s’il est pédéraste, ce n’est pas un voleur, et il est de tendance conservatrice. »

— Boris Nikolski, journal intime, 24 (12) mars 1899

L’hypothèse sur ce poste relevait du fantasme politique : en 1899, tout comme jusqu’en 1905, le président du Conseil d’État restait le grand-duc Mikhaïl Nikolaïevitch. La mention de l’homosexualité est ici importante comme indice du milieu : dans les milieux politiques et cultivés, cela était apparemment de notoriété publique. Même le monarchiste convaincu Nikolski le mentionne comme une évidence et déplace la conversation sur le plan du calcul politique.

Cela était également connu de l’autre côté des barricades — dans le milieu des adversaires politiques de l’autocratie. Le célèbre théoricien de l’anarchisme Piotr Kropotkine a fait une allusion transparente à l’homosexualité du grand-duc dans son livre « Mémoires d’un révolutionnaire » (1902). Ces années-là, l’attirance pour le même sexe était souvent décrite avec le langage de la médecine, c’est pourquoi Kropotkine s’exprima ainsi :

« Serge Alexandrovitch s’est rendu célèbre par des vices appartenant au domaine de la psychopathologie. »

— Piotr Kropotkine, « Mémoires d’un révolutionnaire »

L’historien contemporain Alexandre Bokhanov a écrit que de tels commérages étaient propagés avec un zèle particulier par la femme de son oncle, la grande-duchesse Olga Fiodorovna. Dans la haute société, elle était considérée comme la principale commère de l’Empire : elle lançait facilement des rumeurs méchantes sur ceux qu’elle n’aimait pas. Lors d’une dispute, elle traita Serge Alexandrovitch de « sodomite ». Il y avait une aversion mutuelle entre eux : Serge ne cachait pas qu’il ne supportait ni elle ni ses fils.

Quand, en 1891, Serge fut nommé gouverneur général de Moscou, le ministre des Affaires étrangères, le comte Vladimir Lambsdorff (russe : Vladimir Lamzdorf ; Владимир Ламздорф) — également homosexuel — consigna une plaisanterie : « Moscou s’est tenue jusqu’ici sur sept collines, et maintenant elle devra se tenir sur une seule bosse. » Il s’y cache un jeu de mots : la « bosse » ou le monticule (russe : bougor ; бугор) rappelle phonétiquement le mot français bougre, qui signifiait alors « sodomite ». La plaisanterie faisait ainsi allusion à la réputation du nouveau gouverneur général.

Cette même année 1891, le jeune frère de Serge, le grand-duc Pavel Alexandrovitch, vécut une tragédie personnelle : sa femme mourut en couches. Plus tard, il contracta un mariage morganatique — c’est-à-dire qu’il épousa une femme de condition inégale. Dans la famille impériale, une telle union était jugée inacceptable, et Pavel Alexandrovitch fut contraint de quitter la Russie.

Serge et Élisabeth prirent en charge ses enfants — Maria et Dimitri (homosexuel et futur amant de Félix Ioussoupov). Dans les faits, ils devinrent des parents pour les enfants. Dans la résidence du gouverneur général (aujourd’hui le bâtiment de la mairie dans la rue Tverskaïa à Moscou), on leur attribua des chambres séparées. Serge Alexandrovitch lui-même vivait au rez-de-chaussée, Élisabeth Fiodorovna au deuxième étage.

Serge Alexandrovitch et les enfants de Pavel Alexandrovitch : Maria et Dimitri

L’opposition libérale a souvent utilisé l’homosexualité du grand-duc comme métaphore de la décadence morale du pouvoir. Le député de la Première Douma d’État, le publiciste kadet Vladimir Obninski (russe : Vladimir Obninski ; Владимир Обнинский), a écrit sur Serge Alexandrovitch de manière dure et hostile. Il liait la vie privée du prince au malheur de sa femme et l’accusait de l’influence qu’il exerçait sur son neveu Dimitri :

« Cet homme sec et désagréable, qui influençait déjà alors son jeune neveu [c’est-à-dire Dimitri Pavlovitch], portait sur son visage les marques sévères du vice qui le rongeait, lequel rendit la vie familiale de sa femme, Élisabeth Fiodorovna, insupportable et la conduisit, par une série de passions, naturelles dans sa situation, à la vie monastique. »

— Vladimir Obninski, extrait du livre « Le dernier autocrate »

Plus loin, Obninski développait cette pensée, la présentant comme partie d’un phénomène plus général dans la haute société et l’armée :

« Bien des gens célèbres de Pétersbourg s’adonnaient à ce vice honteux, des acteurs, des écrivains, des musiciens, des grands-ducs. Leurs noms étaient sur toutes les lèvres, beaucoup affichaient leur mode de vie. <…> Il était aussi curieux de constater que ce vice ne frappait pas tous les régiments de la garde. À l’époque où, par exemple, les Préobrajensky s’y livraient, de concert avec leur commandant, presque jusqu’au dernier homme, les hussards de la garde se distinguaient par le naturel de leurs affections. »

— Vladimir Obninski, extrait du livre « Le dernier autocrate »

Obninski laissait ainsi entendre que le commandant du régiment Préobrajensky, Constantin Constantinovitch, appartenait lui aussi à ce milieu. Les cousins étaient en effet très proches et furent amis toute leur vie. Dans les journaux de Constantin, on trouve des mentions de ses relations homosexuelles.

En grandissant, Dimitri se rapprocha effectivement du prince Félix Ioussoupov (russe : Feliks Ioussoupov ; Феликс Юсупов), connu pour ses liaisons homosexuelles affichées. L’empereur Nicolas II projetait de marier son neveu avec sa fille aînée Olga, mais Grigori Raspoutine (russe : Grigori Raspoutine ; Григорий Распутин) informa la famille impériale de la nature de la relation entre Dimitri et Ioussoupov. Les fiançailles furent rompues. Ce conflit devint l’un des motifs qui les incitèrent à organiser l’assassinat de Raspoutine en 1916.

Un groupe du commandant de bataillon avec les commandants de compagnie et Serge Alexandrovitch. 1887

Gouverneur général de Moscou

« Il pouvait souvent se montrer plein d’assurance. Dans ces moments-là, il se tendait, son regard devenait dur… Et c’est ainsi que les gens se faisaient une fausse idée. Alors qu’on le prenait pour un homme froid et hautain, il aidait énormément de gens, mais il le faisait dans le plus grand secret. »

— Ernest-Louis (Ernst Ludwig), frère d’Élisabeth Fiodorovna, extrait des mémoires « Souvenirs »

Le poste de gouverneur général de Moscou donnait pouvoir non seulement sur Moscou, mais aussi sur plusieurs territoires limitrophes. À ce poste, Serge Alexandrovitch s’occupa d’instruction publique, aida les pauvres, soutint la science et la vie culturelle de la ville.

Il fit don d’argent à plus de quatre-vingt-dix organisations et sociétés, parmi lesquelles se trouvaient la Société pour la protection, l’éducation et l’instruction des enfants aveugles, la Société de la santé publique, la Société d’architecture de Moscou, la Société des amateurs de sciences naturelles et la Société musicale russe. Serge Alexandrovitch fonda la Société de patronage des enfants de parents pauvres : grâce à ses dons, des asiles gratuits et des crèches ouvrirent dans la province de Moscou.

Serge Alexandrovitch prêtait également attention à la culture. Il céda des trouvailles archéologiques et des œuvres d’art au Musée historique impérial sur la place Rouge (l’actuel Musée historique d’État). Sous sa direction, le musée devint un centre culturel de premier plan : on commença à y organiser des expositions, des conférences et des concerts. Le prince participa également à la création du musée des Beaux-Arts sur la rue Volkhonka — le futur Musée des Beaux-Arts Pouchkine.

Sous son administration, Moscou changea visiblement sur le plan technique : les premiers réverbères électriques firent leur apparition dans la ville, et le premier tramway électrique circula dans les rues. Le prince interdit aux usines de déverser des déchets dans la Moskova, afin d’améliorer l’état sanitaire de la ville. Sur son initiative, les premiers foyers d’étudiants de l’Université de Moscou furent ouverts. Sous son gouvernement, on acheva la construction de la nouvelle tranche de l’aqueduc de Mytichtchi (russe : Mytichtchinski vodoprovod ; Мытищинский водопровод) — le système qui approvisionnait Moscou en eau propre.

Moscou sous Serge Alexandrovitch

Dans son service, il y eut aussi un épisode sombre. En mai 1896, lors du couronnement de Nicolas II, une bousculade meurtrière eut lieu sur le champ de Khodynka. Les gens étaient venus pour les distributions festives et les réjouissances, la foule devint incontrôlable, la panique s’empara d’elle, et près de 1 400 personnes périrent. L’organisation des festivités incombait au ministère de la Cour impériale, soustrait au contrôle de l’administration moscovite. La police, dirigée par le maître de police de Moscou, Alexandre Vlassovski (russe : Alexandre Vlassovski ; Александр Власовский), répondait de l’ordre. Serge Alexandrovitch nota lui-même dans son journal : « Tout retombera sur un seul maître de police… ». À la suite de l’enquête, Vlassovski fut relevé de ses fonctions ; cependant, les adversaires politiques firent délibérément porter la responsabilité sur le grand-duc, le surnommant le prince de Khodynka.

En politique, Serge Alexandrovitch fut un conservateur conséquent. Selon l’historien Richard Wortman, le prince appliqua un « scénario moscovite » — une tentative de la monarchie de retourner à ses racines nationales et religieuses. Il s’opposait aux réformes libérales, ne soutenait pas l’idée d’une constitution ni d’organes de pouvoir élus. Le prince soutenait les syndicats dits « zoubatoviens » — du nom de Sergueï Zoubatov (russe : Sergueï Zoubatov ; Сергей Зубатов), un fonctionnaire de police qui promouvait l’idée d’unions ouvrières contrôlées. Leur principe consistait à autoriser les ouvriers à s’unir sous la surveillance de l’État et, par là même, à écarter les organisations révolutionnaires.

À ce poste, il devint un exécuteur impitoyable de la campagne antisémite. Au printemps 1891, Alexandre III signa un oukase sur l’expulsion des Juifs de Moscou, et le prince dirigea ce processus. À la suite de rafles policières, entre 20 000 et 35 000 artisans et petits commerçants juifs furent déportés de la ville.

Alors que le mécontentement grandissait dans le pays et que les sentiments révolutionnaires s’intensifiaient, Serge Alexandrovitch démissionna le 1er janvier 1905 et quitta le poste de gouverneur général. À ce moment-là, le Parti des socialistes-révolutionnaires (les SR) l’avait déjà condamné à mort.

Assassinat

Les SR constituaient un parti révolutionnaire du début du XXe siècle, qui admettait la terreur contre les fonctionnaires et les représentants du pouvoir.

Serge Alexandrovitch était considéré par les révolutionnaires comme l’un des principaux représentants du « parti réactionnaire » — c’est ainsi qu’ils nommaient ceux qui défendaient l’autocratie et réprimaient les changements. On le qualifiait de « porte-parole le plus impitoyable et le plus conséquent des intérêts de la dynastie » des Romanov.

Après sa démission, Serge Alexandrovitch continua de vivre à Moscou. Il recevait une multitude de lettres de menaces et comprenait qu’il risquait de mourir ; c’est pourquoi il sortait souvent seul, sans aides de camp ni famille, ne voulant pas les exposer au danger. Selon les mémoires de son aide de camp de longue date, Vladimir Djounkovski (russe : Vladimir Djounkovski ; Владимир Джунковский), la protection du grand-duc était très mal organisée.

Pendant ce temps, l’Organisation de combat des SR — l’aile terroriste du parti — avait étudié son emploi du temps, ses itinéraires et les faiblesses de sa protection.

Le 4 février 1905, vers trois heures de l’après-midi, une explosion retentit à l’intérieur de l’enceinte du Kremlin. Serge Alexandrovitch, comme d’habitude, était sorti du palais Nikolaïevski. Alors que la calèche passait près de la tour Saint-Nicolas, le SR Ivan Kaliaïev y jeta une bombe. L’explosion fut d’une telle violence que le corps du grand-duc fut déchiqueté. Le cocher fut mortellement blessé, et les vitres des bâtiments voisins volèrent en éclats.

Élisabeth se trouvait à cet instant au palais Nikolaïevski. Ayant appris l’événement, elle fut parmi les premières à accourir sur les lieux. Sans cris ni hystérie, en silence, elle rassembla de ses propres mains les restes de son mari.

La calèche après l’explosion

« Bien que ce soit un jour de semaine, des foules de plusieurs milliers de personnes affluent vers le Kremlin pour rendre un dernier devoir et s’incliner devant les cendres du grand-duc, qui a péri d’une mort de martyr. »

— « Messager gouvernemental » (russe : Pravitelstvenny vestnik ; Правительственный вестник). 11 février 1905, n° 33

Les restes de Serge Alexandrovitch furent inhumés au monastère Tchoudov (russe : Tchoudov monastyr ; Чудов монастырь), qui se trouvait alors sur le territoire du Kremlin. Le 4 juillet 1906, on consacra au-dessus de son tombeau une église-sépulcre spécialement construite. Sur le lieu de la mort du grand-duc fut érigée une croix commémorative d’après le projet de l’artiste Viktor Vasnetsov (russe : Viktor Vasnetsov ; Виктор Васнецов). Sur la croix était gravée la phrase évangélique : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu’ils font » — paroles du Christ sur le pardon accordé à ceux qui font le mal.

La croix commémorative sur le lieu de l’explosion

Mémoire et oubli

Après la mort de son mari, Élisabeth Fiodorovna renonça à la vie mondaine et se consacra à l’aide aux personnes. À Moscou, rue Bolchaïa Ordynka, elle fonda la Demeure de la Miséricorde des Saintes-Marthe-et-Marie (russe : Marfo-Mariinskaïa obitel ; Марфо-Мариинская обитель). Pendant la guerre civile, en 1918, Élisabeth Fiodorovna fut arrêtée par les bolcheviks. Plus tard, elle fut tuée près d’Alapaïevsk.

Après la révolution d’Octobre, le nouveau pouvoir détruisait tout ce qui rappelait la famille impériale. Le 1er mai 1918, la croix commémorative sur le lieu de la mort de Serge Alexandrovitch fut détruite. Selon les souvenirs du commandant du Kremlin, le chef du gouvernement Vladimir Lénine jeta personnellement une corde sur le monument et tira dessus avec d’autres dirigeants. En 1929, les bolcheviks démolirent aussi le monastère Tchoudov, en dynamitant l’église sous laquelle se trouvait la sépulture du grand-duc. Les restes de Serge Alexandrovitch furent ensevelis sous les décombres.

Des décennies plus tard, lors de fouilles archéologiques au Kremlin, les restes de Serge Alexandrovitch furent retrouvés. En 1995, ils furent transférés au monastère Novospasski (russe : Novospasski monastyr ; Новоспасский монастырь) à Moscou — nécropole de la famille Romanov. On y installa de nouveau une croix commémorative, réalisée sur le modèle de celle qui avait été détruite. Une copie de cette croix fut également placée au Kremlin.

La figure du grand-duc reste jusqu’à aujourd’hui un terrain de controverses historiques. Une partie des traditionalistes homophobes le vénère comme un homme d’État idéal et un saint martyr, tout en rejetant comme de la calomnie tout témoignage sur son homosexualité. Parmi les monarchistes, il existe un mouvement pour sa canonisation — la reconnaissance en tant que saint dans la tradition de l’Église. Pour la vénération interne, il est même représenté sur des icônes.

D’autre part, les chercheurs s’appuient sur un vaste corpus de journaux intimes de contemporains — du ministre Lambsdorff jusqu’au monarchiste convaincu Nikolski. Dans le passé, les historiens ont souvent tenté de réduire le rigorisme religieux et le conservatisme dur de Serge Alexandrovitch à une simple compensation psychologique pour sa sexualité cachée. Cependant, aujourd’hui, une telle vision paraît simplificatrice : ses opinions de droite et sa foi étaient profondément sincères.

Pour l’histoire LGBT contemporaine russe, la biographie de Serge Alexandrovitch est importante dans la mesure où elle montre toute la complexité du passé. Les homosexuels ont toujours été une partie intégrante de l’histoire de la Russie, quelles qu’aient pu être leurs opinions politiques, et ils étaient présents à tous les niveaux de la société, jusqu’à la famille impériale régnante.

En 2024, le maire de Moscou a inauguré un monument en l’honneur de Serge Alexandrovitch et de sa femme, dans le quartier de la station de métro Tretiakovskaïa.

Bibliographie et sources
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  • Viatkine, Valeri Viktorovitch. Великий князь Сергей Александрович: к вопросу о его нравственном становлении. 2011. [Le grand-duc Serge Alexandrovitch : de la question de sa formation morale].
  • Kon, Igor Semionovitch. Лунный свет на заре: лики и маски однополой любви. [Clair de lune à l’aube : visages et masques de l’amour entre personnes du même sexe].
  • Nikolski, Boris Vladimirovitch. Дневник // ГА РФ. Ф. 588. Оп. 1. Д. 1475. 1899. [Journal intime // Archives d’État de la Fédération de Russie. F. 588. Op. 1. D. 1475. 1899].
  • Sekatchev, Viatcheslav. Великий князь Сергей Александрович: тиран или мученик? [Le grand-duc Serge Alexandrovitch : tyran ou martyr ?]

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