L'homosexualité possible du grand-duc Nicolas Mikhaïlovitch de la famille Romanov
Enfance au Caucase, recherche scientifique, libéralisme et implication dans l'affaire de l'assassinat de Raspoutine — sur fond d'une vie sans mariage ni enfants.
Sommaire

Nicolas Mikhaïlovitch était presque le seul Romanov à avoir été hautement apprécié aussi bien par ses contemporains que par des historiens aux convictions politiques les plus diverses — de gauche comme de droite. Au sein de la famille impériale, il se distinguait comme un intellectuel qui s’adonnait sérieusement à la science.
Le grand-duc faisait également figure de « corbeau blanc » par ses convictions. Il admirait la France et ses libertés, prônait la limitation de la monarchie, une constitution et un véritable parlement. En 1917, il tenta même de se faire élire député à l’Assemblée constituante.
Il n’existe pas de confirmations documentaires directes de son homosexualité. Dans le passé, certains historiens ont lié à tort son intervention immédiate dans l’affaire de l’assassinat de Grigori Iefimovitch Raspoutine à son appartenance à un cercle de conspirateurs homosexuels ; les chercheurs modernes prouvent néanmoins qu’il était mû par des motifs purement politiques.
Des motifs indirects pour débattre de son orientation existent bel et bien. Nicolas Mikhaïlovitch ne s’est jamais marié, n’a pas laissé d’héritiers, et à l’âge adulte il n’avait ni maîtresses ni liaisons publiquement connues avec des femmes. Parallèlement, il préférait la société masculine et entretenait des relations amicales avec des homosexuels notoires, tels que le prince Félix Feliksovitch Ioussoupov et le scientifique Andreï Nikolaïevitch Avinov.
Cet article retrace la biographie de Nicolas Mikhaïlovitch, en accordant une attention particulière à sa personnalité, à ses relations complexes avec sa famille, à ses réalisations scientifiques et aux circonstances de sa mort tragique.
Enfance au Caucase et relation avec sa mère
Nicolas Mikhaïlovitch Romanov naquit le 26 avril 1859 à Tsarskoïe Selo. Il était le petit-fils de l’empereur Nicolas Ier et le fils aîné du grand-duc Michel Nikolaïevitch et de Cécile de Bade (allemand : Prinzessin Cäcilie von Baden).
En famille, le garçon était surnommé « Niki » — tout comme le futur empereur Nicolas II — ou « Bimbo » (« bébé »). Comme le rappelait son frère Alexandre Mikhaïlovitch Romanov, le surnom familier de son enfance, « Bimbo », fut plus tard fermement associé à l’éléphanteau du conte de Rudyard Kipling, qui, « par curiosité, fourrait sa longue trompe partout ». Cette comparaison reflétait avec justesse non seulement la passion de Nicolas Mikhaïlovitch pour la recherche, mais aussi sa propension maladive à recueillir les commérages mondains et politiques.
Trois ans après la naissance de son premier-né, Michel Nikolaïevitch fut nommé vice-roi du Caucase, poste qu’il occupa pendant près de deux décennies. Il parvint à renforcer la loyauté de la population locale envers la couronne russe et à acquérir la réputation d’un homme qui respectait profondément les traditions caucasiennes. Le directeur du service postal, Francis Vogel (français : Francis Vogel), se souvenait de lui avec chaleur : le vice-roi n’affichait aucune arrogance et ne regardait personne de haut. Ces manières démocratiques, selon ses contemporains, se transmirent également à ses enfants.
Nicolas avait cinq frères cadets et une sœur, Anastasie Mikhaïlovna. Il passa son enfance et sa jeunesse à Tiflis (Tbilissi) et dans le domaine paternel de Likani, à Borjomi. La famille vivait au milieu d’une nature méridionale bien plus éclatante et diversifiée que les paysages sévères de la Baltique, ce qui détermina largement le développement des enfants.
Les relations de Michel Nikolaïevitch avec son fils aîné demeurèrent sereines : le respect subsistait entre eux, mais aucune intimité spirituelle ne se développa. Le père ne faisait preuve d’une douceur particulière qu’avec sa fille unique. Les liens de Nicolas avec sa mère prirent une tout autre tournure. Avant son mariage, Cécile se convertit à l’orthodoxie et adopta le nom d’Olga Fiodorovna.
Olga Fiodorovna était dotée d’un esprit vif et d’un caractère fort. Dans la famille, elle était perçue comme une personne à la volonté de fer : une éducatrice sévère, autoritaire, caustique et très critique. Bien qu’elle souffrît d’hypocondrie nerveuse et se plaignît constamment de sa santé, c’était elle qui donnait le ton dans la maison et dominait les relations. Les historiens estiment que c’est précisément la mère qui orienta le fils aîné vers une sérieuse carrière académique.
Nicolas était son favori évident et inconditionnel. À ses 24 ans, Olga Fiodorovna écrivit : « Demain soir arrivera Sandro [le frère cadet Alexandre] », ajoutant qu’elle aurait franchement préféré voir Niki. L’amour de Nicolas pour sa mère était tout aussi intense et confinait à une dépendance presque maladive, dictant en grande partie ses actions. Lorsqu’il était loin de chez lui, il lui écrivait presque quotidiennement.

La vie loin de la cour pétersbourgeoise influença notablement la vision du monde de la famille de Michel Nikolaïevitch (les Mikhaïlovitch). Au sein de la dynastie, on les qualifiait souvent de « libéraux ». Vogel souligna que, de tous les fils, Niki lui semblait le plus chaleureux. La curiosité intellectuelle du jeune homme se manifesta tôt : il ne cessait de questionner Vogel sur l’Amérique, où ce dernier avait autrefois vécu.
Dans le même temps, l’éducation des enfants s’apparentait à un régime de caserne. Ils dormaient sur des lits de fer étroits avec des matelas durs, se levaient à six heures du matin, et les requêtes pour « dormir cinq minutes de plus » étaient sévèrement réprimées. Le petit-déjeuner ne consistait qu’en thé, pain et beurre. Des précepteurs venaient à domicile pour enseigner les sciences, les langues étrangères et la musique. Simultanément, un entraînement militaire rigoureux leur était imposé : les garçons apprenaient l’escrime, l’équitation, le maniement des armes à feu et la charge à la baïonnette.
« De toutes les possessions russes, le Caucase est un pays tellement riche et intéressant à tous égards. Que Dieu fasse que cette contrée te plaise et te laisse de bonnes impressions ! »
— Le grand-duc Nicolas Mikhaïlovitch Romanov dans une lettre au tsarévitch (le futur empereur Nicolas II)
Apparence et caractère : causticité, intrigues et snobisme
Nicolas Mikhaïlovitch ne possédait pas la beauté de son frère cadet Alexandre, bien que le chancelier de la cour le trouvât tout de même séduisant. À l’instar de ses frères, il grandit en taille et porta une barbe noire qui prit une teinte couleur de fer avec l’âge. Dans ses années de maturité, on le décrivait souvent comme un homme corpulent, mais les photographies conservées ne confirment pas les rumeurs d’une obésité excessive.
Le portrait peint par Maria Vladimirovna Etlinger (Eristova) en 1882 montre un homme séduisant de 23 ans au visage allongé. À la main, il tient une cigarette — un accessoire habituel dont il ne se sépara pas jusqu’à la fin de sa vie.

L’éminent artiste et historien de l’art Alexandre Nikolaïevitch Benois a laissé un portrait verbal frappant du grand-duc :
« De haute taille, légèrement voûté […] un beau visage imposant, d’un type quelque peu oriental (dans les illustrations de contes pour enfants, c’est ainsi que l’on représente généralement les divers khans tatars ou les princes et rajahs indiens) […] une silhouette majestueuse et encline à l’embonpoint, mais néanmoins élancée et très frappante… »
— Alexandre Nikolaïevitch Benois, « Mes souvenirs »
Cette physionomie nettement basanée et son nez aquilin, Nicolas l’avait héritée de sa mère. Dans la haute société circulaient avec insistance des rumeurs selon lesquelles son véritable père n’était pas le grand-duc de Bade, mais un banquier juif de Karlsruhe nommé Haber. À cause de ces commérages, l’empereur Alexandre III, qui ne cachait pas son antisémitisme, détestait cette branche de la famille et, dans son dos, appelait péjorativement Olga Fiodorovna la « tante Haber », et ses enfants les « Haberzons ».
Parmi ses frères, Niki se distinguait surtout par son caractère difficile. Dès l’âge de vingt ans environ, il prit l’habitude de décocher des remarques mordantes. Sa « langue sulfureuse » s’en prenait impitoyablement à quiconque tombait en disgrâce. Le prince conserva ces manières toute sa vie, ce qui détériora passablement sa réputation. Ses pairs l’appréciaient généralement peu : Nicolas Mikhaïlovitch estimait qu’il était de son droit, et parfois de son devoir, de signaler abruptement aux gens leurs défauts.
Il traita ouvertement l’un de ses interlocuteurs de laid et gros, un autre d’incolore, un troisième de crétin. Ses lettres à sa mère fourmillent de qualificatifs tels que : « stupide », « idiot », « ignorant ». S’il ne doutait pas de l’intelligence de son interlocuteur, il s’en prenait à ses manières : il compara un général entrant à un dîner de gala à un « oiseau de proie », et baptisa un politicien conservateur de « sauvage de droite ». Félix Feliksovitch Ioussoupov se souvenait de Niki comme d’un bavard qui disait constamment ce qu’il eût mieux valu taire. Le grand-duc lui-même avait conscience de son défaut :
« Ma langue n’a pas d’os. Je suis capable de m’emporter et de dire ce que je pense. »
— Le grand-duc Nicolas Mikhaïlovitch Romanov dans une lettre à l’empereur Nicolas II (cité d’après le livre de Jamie H. Cockfield “White Crow”)
Un autre trait repoussant de Nicolas Mikhaïlovitch était sa passion pour les intrigues. On disait de lui qu’il tramait des complots partout où il allait. La comtesse Maria Edouardovna Kleinmichel affirmait que le prince adorait dresser ses amis les uns contre les autres et éprouvait un plaisir sincère lorsqu’il parvenait à brouiller de vieilles connaissances ou des conjoints par des insinuations venimeuses. On peut supposer que sa toxicité sociale, son snobisme et son habitude de la domination intellectuelle servaient de carapace protectrice à un homme profondément solitaire, compensant l’absence de sa propre famille.
Malgré cela, Nicolas Mikhaïlovitch entretenait des relations chaleureuses avec ses frères et sa sœur. Il aimait les jeunes enfants et, dans ses vieux jours, l’« oncle Bimbo » passait beaucoup de temps avec ses nombreux neveux et nièces.
Dans ses loisirs, le prince partageait les divertissements habituels de son milieu. On le voyait souvent aux bals, où il pouvait danser jusqu’à cinq heures du matin, et, comme beaucoup de Romanov, il se passionnait pour la chasse. Une autre de ses faiblesses était le jeu d’argent : Nicolas fréquentait régulièrement les casinos de la Côte d’Azur avec ses frères, et c’est lui qui faisait preuve de la plus grande ferveur, gagnant et perdant des sommes colossales.
Vie privée et homosexualité possible
La question de l’orientation sexuelle de Nicolas Mikhaïlovitch demeure l’une des plus débattues de sa biographie. L’historien britannique Orlando Figes (anglais : Orlando Figes) a qualifié l’assassinat de Raspoutine d’acte présentant les traits d’une « vendetta homosexuelle », en référence à la participation de Félix Ioussoupov et du grand-duc Dmitri Pavlovitch Romanov. Bien que Nicolas Mikhaïlovitch n’ait pas participé lui-même au complot, certains auteurs ont tenté de reporter cette motivation sur lui, faisant allusion à une possible homosexualité du grand-duc.
Toutefois, on ne saurait parler d’une preuve rigoureuse ; il est plus exact d’évoquer l’hypothèse d’une composante homosexuelle ou bisexuelle de son identité, en ne s’appuyant que sur des preuves indirectes.
L’argument principal en faveur de telles suppositions est traditionnellement le fait que Nicolas Mikhaïlovitch ne se maria jamais. Bien sûr, le célibat ne permet pas de tirer une conclusion univoque sur l’orientation, mais à la charnière des XIXe et XXe siècles, le statut de célibataire endurci dans le milieu des grands-ducs était effectivement souvent perçu comme un indicateur.
Le contexte social plaide également en faveur de cette hypothèse. Le prince appartenait à la haute société, où l’étroite amitié masculine et l’intimité homosexuelle étaient moins taboues. Il préférait la compagnie masculine, s’entourant d’aides de camp, de chercheurs et de collectionneurs. En particulier, il était l’ami et collaborait étroitement avec l’entomologiste et artiste peintre Andreï Nikolaïevitch Avinov — un homosexuel notoire. Nicolas Mikhaïlovitch le patronna et finança ses expéditions scientifiques dans le Pamir. Il n’existe pas de preuves documentaires démontrant que leur relation allait au-delà du mécénat, mais ce cercle de relations offrait au prince un milieu confortable d’hommes intellectuels partageant les mêmes intérêts.
Dans le même temps, les opinions politiques ne peuvent servir d’argument lors de discussions sur la sexualité. Le libéralisme de Nicolas Mikhaïlovitch ne prouve pas son homosexualité, ce qui apparaît clairement à l’exemple de son parent, le grand-duc Serge Alexandrovitch : celui-ci adhérait à de fermes convictions conservatrices et monarchistes, pourtant les preuves historiques convaincantes de son attirance pour les hommes ont été bien mieux conservées.
Le biographe américain Jamie H. Cockfield (anglais : Jamie H. Cockfield) rejetait catégoriquement l’hypothèse de l’homosexualité du prince. Il fondait ses conclusions sur les premiers emballements hétérosexuels de Nicolas. À l’âge de vingt ans, il s’éprit passionnément de sa cousine germaine, la princesse Victoria de Bade (allemand : Victoria von Baden). L’Église orthodoxe interdisait les mariages entre proches parents, et l’empereur Alexandre II opposa un refus catégorique. Selon les mémoires de ses frères, cette interdiction fut un coup extrêmement dur pour Nicolas, et il jura au tsar que s’il ne l’autorisait pas à épouser Victoria, il ne se marierait jamais.
Plus tard, il tenta de nouveau d’arranger une alliance dynastique en s’éprenant d’Amélie d’Orléans (français : Amélie d’Orléans), fille du comte de Paris. Nicolas écrivit une lettre exaltée à sa mère, mais la correspondance montre qu’Olga Fiodorovna dissuada fermement son fils de franchir ce pas, probablement en raison de désaccords religieux : la famille catholique d’Amélie refusait de changer de confession. Le prince répondit avec repentance qu’il lui en coûtait de renoncer à l’idée de se marier, mais qu’il se soumettait à la volonté maternelle.
Après ces deux épisodes, Nicolas Mikhaïlovitch ne chercha plus à se marier. Comme l’écrivit son frère, Niki resta à jamais célibataire et vécut « dans son palais trop vaste », entouré de livres scientifiques, de manuscrits et de richissimes collections.
Selon Cockfield, ce sont précisément ces deux profondes déceptions qui contraignirent Nicolas Mikhaïlovitch à sublimer son énergie dans la science. Néanmoins, remarquons que le serment de jeunesse de « ne jamais se marier » put se transformer en un bouclier social commode, légitimant son célibat dans les conditions de l’hétéronormativité obligatoire de la cour.
Comme second argument contre l’homosexualité du prince, Cockfield invoquait l’utilisation par ce dernier d’un vocabulaire homophobe grossier. Dans ses conversations privées, Nicolas Mikhaïlovitch traitait avec dédain de « pédéraste » le frère de l’impératrice Alexandra Fiodorovna, le grand-duc de Hesse Ernest-Louis. Cependant, de telles insultes ne prouvent pas l’hétérosexualité : à cette époque, l’accusation d’homosexualité servait d’arme politique. De surcroît, le grand-duc haïssait l’impératrice et tout son entourage, et cette attaque était un moyen de les humilier. En outre, une telle rhétorique traduit souvent une homophobie intériorisée — un mécanisme psychologique par lequel un individu détourne de soi tous les soupçons de la société.
Service militaire et refus de la carrière des armes
La famille des Mikhaïlovitch rentra à Saint-Pétersbourg au printemps 1873. La tradition exigeait des grands-ducs qu’ils fassent une carrière militaire, et dans sa jeunesse Nicolas prenait ses devoirs dynastiques très au sérieux. À dix-huit ans, il participait déjà à la guerre russo-turque de 1877-1878 sous les ordres de son père. Pour sa bravoure lors de la bataille des hauteurs d’Aladja, le jeune homme reçut l’ordre de Saint-Georges de 4e classe. Ensuite, il intégra l’Académie militaire de l’état-major Nicolas, d’où il sortit en 1885 avec la mention d’excellence de premier rang. Sa réussite fut favorisée non seulement par ses capacités, mais aussi par un besoin intérieur constant de justifier les attentes démesurées de sa mère.
Après l’obtention de son diplôme, il fut affecté au régiment des chevaliers-gardes. Sa carrière militaire se déroula selon un scénario classique : il commanda le 16e régiment de grenadiers de Mingrélie, puis la division de grenadiers du Caucase, et en 1913, il obtut le grade de général d’infanterie.
Cependant, la discipline militaire et la routine de l’armée pesaient de plus en plus à Nicolas Mikhaïlovitch. D’après ses contemporains, il surpassait tellement ses camarades de régiment en développement intellectuel que leur fréquentation ne lui procurait aucune joie. Il ne trouvait une véritable liberté que dans le silence académique de ses cabinets et lors de ses expéditions. Dès cette époque, ses premières publications en entomologie montraient que la collection de papillons était passée d’un simple hobby à une vocation sérieuse. En 1904, le prince abandonna définitivement le service actif, passa à des fonctions à la cour et s’installa dans la capitale.
Un collectionneur de papillons à la cour
Presque tous les mémorialistes s’accordent sur un point : Nicolas Mikhaïlovitch fut le seul représentant de la maison Romanov à laisser une empreinte majeure dans les sciences fondamentales mondiales. On ne pouvait lui comparer en envergure passionnelle que son frère Georges, numismate acharné. Le prince réussit à s’imposer simultanément dans deux disciplines : la science des insectes et l’histoire.
Sa passion pour la lépidoptérologie — la science des papillons — naquit à l’âge de onze ans à Borjomi, où il passait des heures à chasser les insectes dans la foisonnante nature du Caucase. Par la suite, il fonda autour de lui l’un des principaux centres de lépidoptérologie de l’Empire russe.
![Sergueï Mikhaïlovitch Prokoudine-Gorski. « Vue du palais [de Nicolas Mikhaïlovitch] Likani depuis le fleuve Koura à Borjomi ». 1905–1915.](/posts/russian-queerography/nikolai-mikhailovich/nm-2.jpg)
En 1883, il commença à financer la publication de somptueux ouvrages scientifiques sous le titre français Mémoires sur les Lépidoptères. Nicolas Mikhaïlovitch prit à sa charge l’intégralité des coûts colossaux : les tomes se distinguaient par de luxueuses reliures et un papier de haute qualité, tandis que les illustrations en couleurs des papillons étaient exécutées par impression lithographique offset suivie du coloriage à la main de chaque image. En 17 ans, neuf tomes furent publiés ; le huitième devint une rareté bibliographique en raison d’un incendie dans l’imprimerie qui détruisit une partie du tirage.
Le premier tome s’ouvrait sur un volumineux article de Nicolas Mikhaïlovitch lui-même sur les lépidoptères du Caucase, dans lequel il publia la première description scientifique d’une sous-espèce. Le prince commandita des expéditions de recherche dans tout l’Empire et en Asie centrale, réunissant autour de sa publication les plus éminents scientifiques d’Europe et de Russie. Le résultat le plus spectaculaire de ce travail fut l’une des plus importantes collections privées de papillons au monde. En 1900, conscient de sa valeur scientifique, Nicolas Mikhaïlovitch en fit don au Musée zoologique de l’Académie des sciences. La collection comptait plus de 50 000 spécimens. Ses collègues louèrent hautement son travail et nommèrent des dizaines de taxons en son honneur, en y ajoutant le mot Romanoff — par exemple, le papillon panaméen Romanoffia imperialis et le carabe Carabus romanowi. À l’époque soviétique, sa contribution à l’entomologie fut cependant passée sous silence.
Le statut et la richesse ouvraient au grand-duc des portes inaccessibles aux scientifiques ordinaires. Toutefois, l’argent en soi ne garantit pas la reconnaissance académique. Sans une colossale capacité de travail et de compétence, Nicolas Mikhaïlovitch n’aurait pas pu occuper sa place à part entière au sein de la communauté professionnelle.
Outre ses recherches personnelles, le prince agissait en tant que mécène pour de nombreuses sociétés. Il présidait la Société historique impériale de Russie, la Société de géographie, et était président d’honneur des sociétés entomologique et d’histoire militaire. Contrairement à plusieurs de ses proches, il ne se cantonnait pas à un rôle de protecteur nominal, mais s’investissait dans le travail des institutions et subventionnait généreusement leurs activités.
« J’ai reçu votre billet et je suis très peiné qu’un mot irréfléchi ait pu vous chagriner. Mon but était simplement de vous taquiner, rien de plus. Or, vous avez jugé bon de prendre mes plaisanteries au sérieux, c’est pourquoi il vaut mieux oublier tout ce que j’ai pu raconter aujourd’hui, et venez me voir plus souvent. »
— Le grand-duc Nicolas Mikhaïlovitch Romanov dans une lettre à l’entomologiste Grigori Iefimovitch Groum-Grjimaïlo

Historien et créateur de nécropoles
Au milieu des années 1890, les intérêts du prince se portèrent sur l’histoire de Russie. Disposant d’un large accès aux archives secrètes de l’État et de la famille, il se concentra sur l’époque napoléonienne et le règne d’Alexandre Ier. En 1915, pour sa monumentale monographie consacrée à l’empereur Alexandre, le Conseil de l’Université de Moscou décerna au grand-duc le grade de docteur en histoire russe. Le célèbre historien Vassili Ossipovitch Klioutchevski ne tarissait pas d’éloges sur son travail à partir de sources primaires.
Ses projets de plus grande envergure furent ses compilations encyclopédiques, qui sauvèrent un pan entier de la mémoire historique du pays. De 1905 à 1909 parurent les cinq tomes du catalogue « Portraits russes des XVIIIe et XIXe siècles », publié à l’issue de la magistrale Exposition de Tauride organisée par Serge Pavlovitch Diaghilev. Cet ouvrage de référence a préservé l’effigie de milliers de personnages historiques dont les portraits originaux périrent plus tard dans les incendies de la guerre civile.
Son deuxième travail sans précédent fut la « Nécropole provinciale russe ». Conçu en 1909, Nicolas Mikhaïlovitch chargea le clergé de toutes les confessions de transcrire les épitaphes et les inscriptions des pierres tombales des cimetières de tout l’Empire. Le principal archiviste du projet fut Valeri Vassilievitch Cheremetevski. En 1914, seul le premier tome, couvrant les provinces du nord et du centre, put paraître. Le déclenchement de la guerre et la révolution mirent un terme à ce travail, mais les matériaux recueillis ont survécu et constituent aujourd’hui une ressource inestimable pour les généalogistes.
Nicolas Mikhaïlovitch perpétua également la tradition dynastique des collectionneurs : sa collection personnelle de peintures devait être transférée au Musée russe, mais après la révolution elle disparut sans laisser de trace.
Opinions politiques : un libéral et un frondeur
Lorsque la Première Guerre mondiale éclata, nombreux étaient ceux qui croyaient en une victoire rapide. Nicolas Mikhaïlovitch prophétisait au contraire un long conflit, avertissant que l’Allemagne ne pourrait être vaincue que par un épuisement systématique de ses ressources. Durant les années de guerre, le prince se trouvait souvent à proximité du front : il aida à l’organisation de l’évacuation des blessés, au fonctionnement des hôpitaux et à la mise en place des communications. C’est durant cette période que ses convictions libérales s’exprimèrent avec le plus d’acuité.
Dès l’adolescence, il vouait une profonde sympathie pour la France et ses institutions libres. Le prince maîtrisait le français à la perfection, et dans sa correspondance avec l’académicien français Frédéric Masson, les mots d’admiration résonnaient constamment : « votre merveilleux pays », « mes pensées sont toujours avec la France ».
Ses convictions faisaient de lui un corbeau blanc parmi les Romanov. Nicolas Mikhaïlovitch partageait les idées des droits civiques et estimait que la Russie avait besoin d’un système constitutionnel avec un gouvernement représentatif. L’un de ses contemporains le qualifia de membre le plus éclairé de sa tribu. Il lui était facile de communiquer avec des personnes qui n’étaient pas de noble extraction, et il les traitait toujours d’égal à égal.
Son frère Alexandre Mikhaïlovitch le considérait comme le plus radical et le plus talentueux de la famille. On affubla même le prince des surnoms de « Nicolas Égalité » et « Philippe Égalité » — par analogie au duc d’Orléans (français : Louis Philippe Joseph d’Orléans, connu sous le nom de Philippe Égalité), qui avait soutenu la Révolution française. Ce style égalitaire se reflétait dans sa vie de tous les jours : Nicolas Mikhaïlovitch tenait à ce que son valet prenne le petit-déjeuner à sa table. L’ambassadeur de France Maurice Paléologue voyait toutefois cela plutôt comme une posture : « Nicolas Mikhaïlovitch est davantage un critique et un frondeur qu’un conspirateur ; il aime trop les épigrammes de salon. »
Le prince n’était pas socialiste ; jusqu’à la révolution de Février, il demeura partisan de la monarchie constitutionnelle. Toutefois, dans les archives de Nicolas Mikhaïlovitch figuraient des numéros de « La Cloche » (Kolokol) de Herzen, dont la lecture était jugée séditieuse. Après l’effondrement de la monarchie, il ne sombra pas dans la réaction, mais glissa peu à peu vers les idéaux du républicanisme démocratique.

Le libéralisme de Nicolas Mikhaïlovitch restait très livresque et s’assortissait paradoxalement de snobisme et de préjugés ethniques. Dans sa correspondance avec Masson, des propos antisémites apparaissaient régulièrement : le prince dissertait sur l’influence de la « juiverie internationale », attribuait aux juifs le contrôle total du capital mondial et les rendait responsables des problèmes internes de la Russie. Étonnamment, la défense des libertés civiles coexistait en lui avec la xénophobie.
Contrairement à de nombreux Romanov, Nicolas Mikhaïlovitch ne brillait pas par sa ferveur religieuse. Élevé dans la tradition orthodoxe, il respectait les rites, mais la foi ne devint jamais pour lui une force intérieure dominante.
Nicolas Mikhaïlovitch et l’assassinat de Raspoutine
À l’automne 1916, le grand-duc était devenu le chef de file officieux de la « fronde grand-ducale » — l’opposition intrafamiliale à la politique désastreuse de Nicolas II et d’Alexandra Fiodorovna. Les motifs de cette indignation incluaient le mysticisme à la cour, les nominations ministérielles chaotiques et l’influence de Grigori Iefimovitch Raspoutine. Nicolas Mikhaïlovitch ne considérait pas l’impératrice comme une espionne ; il voyait en elle une femme aveuglée et incompétente. Alexandra Fiodorovna le lui rendait bien, percevant son esprit d’indépendance comme une menace directe.
Le prince tenta de faire entendre raison à l’empereur. En novembre 1916, il remit à Nicolas II une volumineuse note contenant de sévères critiques de son entourage occulte et de l’action du Premier ministre Boris Vladimirovitch Stürmer. Nicolas Mikhaïlovitch haïssait sincèrement Raspoutine, mais, en historien perspicace, il comprenait fort bien que l’élimination d’un seul paysan ne résoudrait rien s’il n’abattait pas le système pernicieux de gouvernement dans son ensemble.
Lors de l’assassinat de Raspoutine en décembre, Nicolas Mikhaïlovitch ignorait tout du complot qui se tramait. Il ne fut informé des faits que le matin du 17 décembre par téléphone. Son intervention immédiate — visites à ses proches, déplacements chez Félix Feliksovitch Ioussoupov et ardente défense du grand-duc Dmitri Pavlovitch Romanov — ne s’expliquait que par des considérations politiques. Le prince tenta de profiter du chaos pour rassembler la dynastie et exercer une pression sur le tsar afin de former un gouvernement responsable devant la Douma.
Ce plan échoua et, pour son insolence, Nicolas Mikhaïlovitch tomba en disgrâce. On l’accusa d’avoir eu des contacts avec des dirigeants de la Douma et de s’en être pris à l’impératrice, après quoi le tsar lui donna l’ordre de quitter la capitale pour se retirer dans son domaine de Grouchevka, dans la région de Kherson. En exil, le prince conservait une sérénité apparente : il lisait, chassait et travaillait, mais l’intuition d’une catastrophe nationale imminente se faisait de plus en plus nette.
Dernières années et exécution
À la veille de la révolution de Février, le prince disgracié revint à Petrograd. Il s’efforçait de ne pas attirer l’attention, déambulant en civil ; le bruit courut même en ville qu’il avait rasé sa barbe. Après l’abdication de Nicolas II et le refus de Michel Alexandrovitch de monter sur le trône, c’est Niki qui fut parmi les tout premiers à se précipiter chez Michel, le conjurant vainement de se montrer résolu et de sauver le pays.
Après la chute de la monarchie, Nicolas Mikhaïlovitch tenta de s’adapter aux nouvelles réalités : il s’entretint avec les dirigeants du gouvernement provisoire, proposa ses services d’historien et se décida même à briguer un mandat à l’Assemblée constituante. Cependant, Alexandre Fiodorovitch Kerenski l’informa peu après que les membres de l’ancienne dynastie étaient déchus de leurs droits civiques.
Au lendemain du coup d’État d’Octobre, les rapports du prince avec les bolcheviks prirent d’abord une allure quasi théâtrale. Les nouvelles autorités lui promettaient tour à tour d’assurer sa protection, puis venaient procéder à des contrôles qui se soldaient par le pillage des caves à vin du palais. Lors des interrogatoires devant le chef de la Tchéka de Petrograd, Moïsseï Solomonovitch Ouritski, Nicolas Mikhaïlovitch soulignait inlassablement sa nouvelle identité : il était un savant, président de sociétés scientifiques, et non un adversaire politique. En février 1918, son luxueux palais fut officiellement nationalisé et rapidement dévalisé.
Le 26 mars 1918, le pouvoir soviétique publia un décret d’expulsion visant les membres de l’ancienne famille impériale. Nicolas Mikhaïlovitch, de concert avec son frère cadet Georges Mikhaïlovitch et son cousin Dmitri Constantinovitch, porta son choix sur Vologda. Dans son exil, il jouissait d’une relative liberté : il s’efforçait de conserver son rythme habituel, se promenait et poursuivait sa correspondance avec Masson, en faisant passer clandestinement ses lettres par le biais de son chauffeur français, Léon Reinhold (français : Léon Reinhold).
La situation s’assombrit de manière catastrophique en juin 1918, lorsque les bolcheviks abattirent le grand-duc Michel Alexandrovich Romanov aux environs de Perm, en faisant passer ce crime pour une évasion. Sous prétexte de prévenir des incidents similaires, les Romanov de Vologda furent jetés en prison le 1er juillet. Selon le témoignage du général Constantin Karlovitch Broummer, incarcéré avec eux, le président du soviet de Vologda ignorait lui-même les raisons de l’arrestation de ce vieux savant éloigné de la politique, évoquant un ordre télégraphique direct d’Ouritski. Dans sa cellule, Nicolas Mikhaïlovitch se comportait avec dignité : il accueillait les visiteurs avec le sourire, fumait le cigare, plaisantait et remerciait le cuisinier pour son modeste repas, agissant « en véritable petit-fils de Nicolas Ier ».
Bientôt, ils furent transférés à Petrograd, où commença un périple carcéral — de la maison d’arrêt préventif de la rue Chpalernaïa à la forteresse Pierre-et-Paul. Même dans les cachots, le prince ne perdit ni sa force d’âme ni sa causticité. En y croisant l’ex-ministre de la Guerre du gouvernement provisoire, Alexandre Ivanovitch Verkhovski, fraîchement arrêté, Nicolas Mikhaïlovitch se moqua ouvertement de lui : « Vous nous arrêtiez en avril, et maintenant vous êtes assis avec nous… Apprenez l’histoire ! ».
L’écrivain Maxime Gorki (Alexeï Maximovitch Pechkov) lança avec l’Académie des sciences une vaste campagne pour sauver cet historien de renom. L’échec de ces tentatives fit le lit de la phrase célèbre au sein de l’émigration : « La révolution n’a pas besoin d’historiens », une formule que l’on prêta à Vladimir Ilitch Lénine ou au tchékiste Iakov Khristoforovitch Peters.
Les intercessions restèrent vaines. Le 9 janvier 1919, le Présidium de la Tchéka décida officiellement de maintenir la condamnation à mort visant les « individus de l’ancienne clique impériale ». À la toute fin du mois de janvier, Nicolas Mikhaïlovitch, ainsi que son frère Georges Mikhaïlovitch et les princes Pavel Alexandrovitch Romanov et Dmitri Constantinovitch Romanov, furent fusillés au pied des murs de la forteresse Pierre-et-Paul. Leurs dépouilles furent jetées dans une fosse commune anonyme.
Les motifs de ce carnage demeurent en partie obscurs : il s’agit peut-être de représailles politiques pour le meurtre de Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg en Allemagne, d’un coup de force arbitraire de tchékistes locaux, ou tout bonnement d’une terrifiante démonstration d’autorité.
La destinée du grand-duc se révéla paradoxale jusque dans la mort. Lorsque, en 1981, l’Église orthodoxe russe hors frontières canonisa comme néo-martyrs les Romanov exécutés à ses côtés, Nicolas Mikhaïlovitch ne figura pas sur la liste. La faute à ses convictions libérales, sa critique de la monarchie et son approbation publique de la révolution de Février. Il resta à jamais un paria, tant pour le régime soviétique que pour l’émigration conservatrice. Il fallut attendre l’année 1999 pour que le parquet russe le réhabilite officiellement en tant que victime de la répression politique.
Bibliographie et sources
- Vinarski, Maxime Viktorovitch ; Ioussoupova, Tatiana Ivanovna. « Kollektsioner babotchek: Veliki kniaz Nikolaï Mikhaïlovitch, entomolog iz dinastii Romanovykh ». 2026.
- Figes, Orlando. A People’s Tragedy: A History of the Russian Revolution. 1996.
- Benois, Alexandre Nikolaïevitch. « Moi vospominania ». 1990.
- Korros, Alexandra. “White Crow: The Life and Times of the Grand Duke Nicholas Mikhailovich Romanov, 1859–1919. By Jamie H. Cockfield.” 2004.


