L'homosexualité possible du grand-duc Nicolas Mikhaïlovitch de la famille Romanov
Enfance au Caucase, recherche scientifique, libéralisme et implication dans le meurtre de Raspoutine — sur fond d'une vie sans mariage ni enfants.
Sommaire

Nicolas Mikhaïlovitch était presque le seul Romanov à avoir été apprécié aussi bien par ses contemporains que par des historiens aux convictions politiques les plus diverses — de gauche comme de droite. Au sein de la famille, il se distinguait comme un intellectuel qui s’adonnait sérieusement à la science.
Le grand-duc faisait également figure de « corbeau blanc » par ses opinions politiques. Il admirait la France et ses libertés, prônait la limitation de la monarchie, une constitution et un véritable parlement. En 1917, il tenta même de se faire élire député à l’Assemblée constituante.
Il n’existe pas de sources directes confirmant de manière fiable son homosexualité. Certains historiens ont néanmoins écrit qu’il s’était mêlé de l’affaire de l’assassinat de Raspoutine aussitôt, dès le matin même, parce qu’il appartenait au cercle homosexuel des personnes impliquées dans l’élimination du mystique.
Des indices indirects étayant ces hypothèses existent bel et bien. Nicolas Mikhaïlovitch ne s’est jamais marié, n’a pas eu d’enfants, et à l’âge adulte il n’avait ni maîtresses ni liaisons publiquement connues. En revanche, il était ami avec des homosexuels notoires — Félix Ioussoupov et Andreï Avinov.
Cet article retrace la vie de Nicolas Mikhaïlovitch en mettant l’accent sur sa dimension personnelle : son caractère, ses convictions politiques et son lien avec l’affaire de l’assassinat de Raspoutine.
Enfance au Caucase et relation avec sa mère
Nicolas Mikhaïlovitch Romanov, surnommé en famille « Niki » — comme Nicolas II — et « Bimbo » (« bébé »), naquit le 26 avril 1859 à Tsarskoïe Selo, près de Saint-Pétersbourg. Il était petit-fils de l’empereur Nicolas Ier et fils aîné du grand-duc Michel Nikolaïevitch et de son épouse Cécile de Bade, d’origine allemande.
Trois ans après sa naissance, son père fut nommé vice-roi du Caucase, poste qu’il occupa près de deux décennies. Durant cette période, Michel Nikolaïevitch renforça la loyauté de la population locale envers la couronne russe et acquit la réputation d’un homme respectueux des traditions caucasiennes. Francis Vogel, qui dirigeait le service postal, gardait de lui un souvenir chaleureux : ce Romanov n’affichait aucune arrogance et ne regardait personne de haut. Selon l’auteur, cette attitude se transmit aussi à ses enfants.
Nicolas avait cinq frères cadets et une sœur. Son enfance et sa jeunesse se déroulèrent à Tiflis, aujourd’hui Tbilissi, et dans le domaine paternel de Borjomi. La famille vivait au milieu d’une nature méridionale plus vive et plus variée que les paysages de la froide Baltique ; l’auteur attribue à cet environnement certaines particularités du développement des enfants.
Les rapports de Michel Nikolaïevitch avec son fils aîné différaient peu de ceux qu’il entretenait avec ses autres enfants. Le respect existait entre eux, mais pas la proximité. La relation de Nicolas avec sa mère était tout autre. Cécile Augusta, plus jeune fille du grand-duc régnant de Bade, née en 1837, se convertit à l’orthodoxie avant son mariage et prit le nom d’Olga Fiodorovna.
Olga Fiodorovna se distinguait par son intelligence et la force de son caractère. Tout porte à croire que c’est elle qui orienta son fils aîné vers la carrière scientifique. Dans la famille, on la percevait comme une femme d’une volonté de fer : éducatrice sévère, autoritaire, caustique et critique envers son entourage. Parallèlement, elle était sujette à une hypocondrie nerveuse et à d’incessantes plaintes sur sa santé. Malgré cela, c’est elle qui donnait le ton dans la maison et qui dominait les rapports familiaux.
Si Michel Nikolaïevitch traitait ses enfants de manière égale, ne manifestant une tendresse particulière qu’envers sa fille unique Anastasie, Olga Fiodorovna avait un favori déclaré. Nicolas restait son préféré incontesté. Quand il avait 24 ans, elle écrivait : « Demain soir Sandro [surnom du frère de Niki] arrivera », ajoutant qu’elle aurait franchement préféré voir Niki.
À en juger par ses lettres, l’attachement de Nicolas pour sa mère était très fort et ressemblait à une dépendance presque maladive, déterminant en grande partie son comportement. Ils correspondaient abondamment : loin de chez lui, il lui écrivait presque chaque jour.

L’éloignement physique des autres Romanov influença la vision du monde de la branche des Mikhaïlovitch. Au sein de la famille impériale, on les qualifiait même de « libéraux ». Vogel notait que, parmi tous les fils, Niki lui paraissait « le plus chaleureux ». La curiosité intellectuelle de Nicolas se manifestait dès sa jeunesse : il ne cessait d’interroger Vogel sur l’Amérique, où celui-ci avait autrefois vécu.
L’éducation des enfants tenait davantage du régime de caserne. Ils dormaient sur des lits de fer étroits, avec de minces matelas posés sur des planches, se levaient à six heures du matin, et toute tentative de « dormir encore cinq minutes » était interdite. Le petit-déjeuner était frugal : thé, pain et beurre. Des précepteurs venaient à domicile leur enseigner les sciences, les langues étrangères et la musique. En parallèle, ils recevaient une formation pratique : escrime, équitation, maniement des armes à feu et charge à la baïonnette.
« De toutes les possessions russes, le Caucase est un pays tellement riche et intéressant à tous égards. Dieu fasse que ce pays vous plaise et vous laisse de bonnes impressions ! »
— Nicolas Mikhaïlovitch dans une lettre au futur Nicolas II
Apparence et caractère : causticité, intrigues, mais des liens familiaux chaleureux
Nicolas Mikhaïlovitch ne possédait pas la beauté « charismatique » qui rendait célèbre son frère cadet Alexandre. Le chancelier de la cour qualifiait toutefois Niki de « tout à fait sympathique ». Comme ses frères, il était grand et porta toute sa vie une barbe noire, devenue gris fer avec l’âge. Dans ses années de maturité, on le décrivait souvent comme un homme corpulent, bien que les photographies conservées ne confirment pas l’image d’une corpulence excessive.
Le portrait de Nicolas Mikhaïlovitch par Maria Etlinger, peint alors qu’il avait 23 ans, montre un jeune homme séduisant au visage allongé. Il tient à la main une cigarette ou un fin cigare — accessoire familier dont, selon ses contemporains, il ne se séparait jamais.

« De haute taille, légèrement voûté […] un beau visage impressionnant, d’un type quelque peu oriental (dans les illustrations de contes pour enfants, c’est ainsi que l’on représente d’ordinaire les khans tatars ou les princes et rajahs indiens) […] une silhouette imposante, encline à l’embonpoint, mais néanmoins élancée et très frappante… »
— Alexandre Benois à propos de Niki
Ce qui distinguait le plus Niki de ses frères, c’était son caractère. Dès la vingtaine, il développa une manière caustique de s’exprimer — une « langue sulfureuse » qui s’en prenait impitoyablement à quiconque tombait en disgrâce. Cette habitude l’accompagna toute sa vie et nuisit considérablement à sa réputation. Ses contemporains ne l’aimaient généralement pas : il se jugeait en droit, voire dans l’obligation, de pointer les défauts d’autrui, et le faisait de manière cinglante.
Il qualifiait un interlocuteur de « laid » et de « gros », un autre d’« incolore », un troisième de « crétin ». Ses lettres à sa mère regorgeaient d’étiquettes acerbes : « stupide », « idiot », « ignorant ». S’il ne mettait pas en doute l’intelligence de quelqu’un, il frappait l’amour-propre et les manières. Ainsi, il décrivait un général entrant à un dîner « comme un oiseau de proie » et qualifiait un homme politique de « sauvage de droite ».
Félix Ioussoupov se souvenait de Niki comme d’un bavard invétéré et soulignait qu’il disait constamment ce qu’il eût mieux valu taire. Nicolas Mikhaïlovitch en était lui-même conscient, mais ne pouvait — ou ne voulait — se retenir :
« Ma langue n’a pas d’os. Je suis capable de m’emporter et de dire ce que je pense. »
Un autre de ses traits était le goût pour les commérages et les intrigues. On disait de lui qu’il « tramait des intrigues partout où il allait ». La comtesse Kleinmichel affirmait qu’il aimait dresser ses amis les uns contre les autres et se réjouissait tout particulièrement lorsqu’il parvenait à brouiller de vieux amis ou des époux par des « allusions perfides ».
Malgré tout cela, Nicolas Mikhaïlovitch conservait des liens familiaux chaleureux. Il resta proche de sa sœur et de ses frères cadets à l’âge adulte. Il aimait les petits enfants, et « oncle Bimbo » dans ses vieux jours passait beaucoup de temps avec ses neveux et nièces.
Dans ses loisirs, Nicolas était tout à fait typique de son milieu. On le voyait souvent dans les bals et les réceptions, où il pouvait danser des heures — de onze heures du soir à cinq heures du matin. Comme nombre de Romanov, il s’adonna à la chasse. Sa deuxième grande passion fut le jeu : Nicolas et ses frères fréquentaient assidûment les casinos de la Riviera, et c’est Niki qui, d’après les descriptions, montrait le plus d’enthousiasme, gagnant et perdant des sommes considérables.
Vie privée et homosexualité possible
L’historien britannique Orlando Figes mentionna Nicolas Mikhaïlovitch parmi les participants au complot ayant mené à l’assassinat de Raspoutine et qualifia l’événement de « vendetta homosexuelle ». Il suggérait ainsi la possible homosexualité du grand-duc. Une partie des conjurés était effectivement homosexuelle.
Il est toutefois impossible de parler d’une homosexualité « prouvée » de Nicolas Mikhaïlovitch. Il est plus juste de formuler la question comme une hypothèse portant sur une éventuelle composante homo- ou bisexuelle de son identité, hypothèse qui ne peut être discutée que sur la base d’indices indirects.
L’un de ces indices est que Nicolas Mikhaïlovitch ne se maria jamais et n’eut pas d’enfants. Ce fait, en soi, ne permet pas de se prononcer avec certitude sur l’orientation sexuelle. Mais le raisonnement inverse est tout aussi erroné : de fugaces engouements pour des femmes dans la jeunesse ne prouvent pas une « hétérosexualité totale ». Au tournant des XIXe et XXe siècles, l’absence de mariage parmi les grands-ducs pouvait certes être perçue comme un indice possible, mais nullement comme une preuve.
On invoque parfois le contexte social en faveur de cette hypothèse. Nicolas Mikhaïlovitch appartenait à la haute société, où l’intimité masculine et les pratiques qui s’y rattachaient pouvaient être moins taboues. Il appréciait la compagnie des hommes et était, par exemple, étroitement lié et ami avec Andreï Avinov — lui aussi collectionneur de papillons et homosexuel. Niki lui donnait de l’argent et des conseils avant les expéditions.
Il ne faut cependant pas substituer des étiquettes politiques à une réflexion sur la sexualité. Les convictions libérales de Nicolas Mikhaïlovitch ne sauraient servir de « preuve » indirecte de son orientation supposée. Le contraste avec son parent, le grand-duc Serge Alexandrovitch, est éloquent : malgré ses convictions conservatrices-monarchistes, les témoignages de son homosexualité sont bien plus nombreux.
L’historien américain Jamie H. Cockfield estimait au contraire que le célibat de Nicolas Mikhaïlovitch ne s’expliquait pas par une attirance pour son propre sexe et qu’il n’existait aucune preuve fiable de son homosexualité. À l’appui de sa thèse, il citait des propos homophobes de Nicolas Mikhaïlovitch lui-même : par exemple, celui-ci qualifiait un prince européen de « pédéraste ». Mais une telle remarque ne clôt pas le débat : les dispositions intimes et les paroles peuvent diverger, et de telles formulations reflètent souvent les normes de l’époque et le langage habituel du milieu.
Parmi les femmes qui intéressèrent Nicolas, la première fut sa cousine germaine — la princesse Victoria de Bade, fille du frère de sa mère. Nicolas la rencontra à l’âge de vingt ans. L’Église orthodoxe ne bénissait pas les mariages entre cousins germains, et le tsar n’y donna pas son consentement. D’après les souvenirs de son frère, cette interdiction fut un coup terrible pour Nicolas. Il promit au tsar que, s’il ne lui était pas permis d’épouser Victoria, il n’épouserait personne.
Le second attachement fut Amélie, fille du comte de Paris. Niki la rencontra lors d’un souper et écrivit à sa mère une lettre fébrile pour lui demander conseil. La réponse maternelle est inconnue, mais la correspondance ultérieure permet de supposer qu’elle dissuada fermement son fils. Nicolas répondit avec contrition : renoncer à l’idée du mariage lui coûtait, mais il se soumettait à la volonté de sa mère.
Après cela, il ne s’approcha plus jamais ni du mariage, ni d’aucune autre relation avec des femmes. Comme l’écrivit son frère, Niki resta célibataire toute sa vie et vécut « dans son palais trop vaste » — parmi les livres savants, les manuscrits et les collections.
Service militaire et renoncement à la carrière des armes
La famille des Mikhaïlovitch revint à Saint-Pétersbourg au printemps 1873. On attendait des grands-ducs une carrière militaire, et dans sa prime jeunesse Niki prenait lui aussi le service au sérieux, jusqu’à ce que la science le captive. À 18 ans, il servit sous le commandement de son père pendant la guerre russo-turque de 1877-1878. Il intégra ensuite l’Académie de l’état-major et en sortit en 1885 avec mention, parmi les meilleurs. Sa réussite tenait à la fois à ses aptitudes et à un besoin intérieur constant de répondre aux attentes de sa mère.
Après sa sortie, il fut affecté au régiment des chevaliers-gardes. Selon les souvenirs de son frère, Niki surpassait tant d’officiers de son unité par le développement intellectuel que leur compagnie ne lui procurait aucun plaisir. Son intérêt pour les activités savantes et son cercle de chercheurs et d’amis restaient bien plus vivaces.
Sa carrière militaire progressait pourtant avec succès. Il commanda le 16e régiment de grenadiers de Mingrélie, puis la division des grenadiers du Caucase, et occupa d’autres postes. Mais dès cette époque, les premières publications de Nicolas Mikhaïlovitch en entomologie, la science des insectes, montraient que la collection de papillons était passée du stade de passe-temps à celui d’un véritable intérêt scientifique. Le service dans l’armée le pesait de plus en plus.
Cela dura jusqu’en 1904, lorsque Nicolas Mikhaïlovitch quitta le service actif, passa au service de la cour et s’installa définitivement à Saint-Pétersbourg.
Un collectionneur de papillons à la cour
Presque tous ceux qui ont écrit sur Nicolas Mikhaïlovitch s’accordaient sur un point : au sein de la famille impériale, il était sans doute le seul véritable intellectuel. Parmi les Romanov, il n’avait guère d’égaux en termes de réalisations scientifiques concrètes. Le seul parent comparable par l’envergure était généralement son frère Georges, numismate passionné.
Nicolas Mikhaïlovitch parvint à s’imposer dans deux domaines à la fois : l’histoire et l’entomologie, en particulier la lépidoptérologie — la science des papillons. Selon ses propres souvenirs, il se prit de passion pour l’entomologie à l’âge de 11 ans, à Tiflis, et surtout à Borjomi, où durant ses heures de loisir il chassait les papillons. Le premier déclic fut probablement la nature caucasienne elle-même, avec sa richesse et sa diversité.
![Prokoudine-Gorski, S. M. « Vue du palais [de Nicolas Mikhaïlovitch] de Likani depuis la rivière Koura à Borjomi ». 1905-1915.](/posts/russian-queerography/nikolai-mikhailovich/nm-2.jpg)
Le résultat le plus tangible de ce travail fut l’une des plus grandes collections privées de papillons au monde. Nicolas Mikhaïlovitch la légua par la suite au Musée zoologique ; au moment du transfert, la collection comptait environ 110 000 spécimens.
Il ne se limitait pas à ses propres recherches. Comme nombre de membres de la maison régnante, Nicolas Mikhaïlovitch patronnait des institutions et des sociétés, notamment scientifiques. Il fut président de la Société géographique de Russie et de la Société historique de Russie, président d’honneur de la Société entomologique de Russie et de la Société d’histoire militaire de Russie, il dirigea la Société pour la protection et la conservation des monuments d’art et d’antiquité, fut membre d’honneur de l’Institut archéologique de Moscou et patronna la Société des naturalistes de l’Oural. Et ce n’est qu’une partie de la liste. Mais contrairement à beaucoup de Romanov, sa participation ne se réduisait pas à des titres honorifiques : il s’impliquait dans les affaires courantes, aidait à l’organisation et agissait en mécène.
En 1883, il conçut un nouveau projet « papillonesque » — la publication intitulée Mémoires sur les Lépidoptères. Il s’agissait de volumes somptueusement présentés : reliure coûteuse, papier de haute qualité. Nicolas Mikhaïlovitch assuma seul l’ensemble des frais. En dix-sept ans parurent neuf volumes, dont certains atteignaient 700 pages. À l’époque soviétique, sa contribution à la science fut en grande partie passée sous silence.
L’argent et le statut jouèrent bien sûr un rôle : ils ouvraient l’accès aux savants, aux expéditions, à l’édition et à l’infrastructure. Mais ces ressources seules ne produisent pas de résultat scientifique. Sans capacité de travail, discipline et compétence, Nicolas Mikhaïlovitch n’aurait pas trouvé sa place dans la communauté professionnelle. Il travailla véritablement dur et devint un savant. Ses collègues nommèrent en son honneur des dizaines d’espèces d’insectes — parmi lesquelles, par exemple, le papillon panaméen Romanoffia imperialis et le carabe Carabus romanowi.
J’ai reçu votre billet et je suis très peiné qu’un mot irréfléchi ait pu vous chagriner. Mon intention était simplement de vous taquiner, rien de plus. Vous avez pris mes plaisanteries au sérieux ; aussi, oubliez tout ce que j’ai raconté aujourd’hui et venez me voir plus souvent.
— Nicolas Mikhaïlovitch dans une lettre au savant Groum-Grjimaïlo

Un historien à la cour
Le principal fondement de la réputation intellectuelle de Nicolas Mikhaïlovitch reste cependant son travail d’historien. Le passage de la lépidoptérologie à l’histoire semble s’être amorcé au milieu des années 1890. Il était particulièrement absorbé par l’époque napoléonienne et l’action d’Alexandre Ier.
Son premier projet professionnel fut l’édition en plusieurs volumes des Portraits russes des XVIIIe et XIXe siècles — un répertoire-album comportant des notices biographiques sur des figures historiques marquantes. Le second fut le Nécropole provincial russe, en plusieurs volumes également, resté inachevé en raison de la guerre. Ce répertoire publiait des listes de sépultures, des inscriptions funéraires et des épitaphes pour Moscou, Saint-Pétersbourg et d’autres villes, y compris Paris et ses environs.
Perpétuant une tradition familiale, Nicolas Mikhaïlovitch constitua une vaste collection de peintures et d’autres œuvres d’art. Il projetait de la léguer au Musée russe. Après la révolution, la collection disparut ; selon une version, les bolcheviks la vendirent à l’étranger.
Opinions politiques : un libéral parmi les Romanov
Au début de la Première Guerre mondiale, presque tout le monde était convaincu que le conflit serait de courte durée. Nicolas Mikhaïlovitch soutenait le contraire : la guerre s’éterniserait, et l’Allemagne ne s’effondrerait pas d’un seul coup. Selon lui, on ne pouvait la vaincre que par l’usure et l’épuisement progressif de ses ressources. Pendant les années de guerre, Niki se rendit à proximité du front, aida à organiser l’évacuation des blessés, la répartition des ambulances et des hôpitaux, et contribua à l’établissement des communications. C’est à cette époque que ses convictions politiques se manifestèrent avec le plus d’acuité.
L’un de ses traits, apparu dès l’adolescence, était un profond attachement à la France et à ses « institutions libres ». Il maîtrisait parfaitement le français. Pendant la guerre, cet attachement transparaissait avec une intensité particulière dans sa correspondance avec son ami, l’historien français Masson. Ses lettres débordaient de formules d’admiration et de soutien : « Vive la France ! », « votre merveilleux pays », « le grand esprit du peuple français », « mes pensées sont toujours avec la France ».
Ce sont précisément ces goûts et ces convictions qui éloignaient le plus Niki des autres Romanov. Un observateur le qualifiait de « membre le plus éclairé de sa tribu ». En substance, il avait le profil d’un libéral du XXe siècle : il défendait les droits civiques fondamentaux dans la tradition lockéenne et militait pour que la Russie fût gouvernée par un système constitutionnel avec un gouvernement représentatif. Ces vues le portaient naturellement à fréquenter des personnes de condition inférieure à la sienne. Nombre de ses amis proches venaient de milieux non nobles, et il leur était facile de le traiter en égal.
Son frère Sandro qualifiait Nicolas Mikhaïlovitch de « plus radical » et de « plus talentueux » de la famille ; on lui attribuait aussi des sobriquets tels que « Nicolas Égalité ». Ce style égalitaire se manifestait jusque dans la vie quotidienne : il insistait pour que son valet déjeunât avec lui à la même table, même si, en présence de parents, cela enfreignait les règles tacites.
Niki n’était pas pour autant socialiste, comme l’affirmaient les milieux de droite. Jusqu’à la révolution de Février, il resta monarchiste — mais d’un monarchisme constitutionnel. Son comportement n’en renforçait pas moins sa réputation de « gauchiste » aux yeux de ses contemporains. Dans ses archives, par exemple, on trouva des numéros de La Cloche (Kolokol) de Herzen — chose que les autres Romanov ne conservaient d’ordinaire pas chez eux. Après la révolution, voyant la désagrégation de l’ordre étatique, il ne sombra pas dans la réaction et ne renonça pas à l’idéal libéral ; avec le temps, ses vues évoluèrent vers un républicanisme démocratique.

Comme beaucoup de Romanov, Nicolas Mikhaïlovitch n’était pas exempt de préjugés ethniques. Dans sa correspondance avec Masson, qui partageait de telles dispositions, apparaissaient des propos antisémites particulièrement virulents. Niki écrivait sur la « juiverie internationale », attribuait aux juifs une influence excessive du capital et liait les problèmes intérieurs de la Russie au « facteur juif ».
La religiosité de Nicolas Mikhaïlovitch, en revanche, ne paraissait pas profonde. Il avait été élevé dans un milieu orthodoxe, et cela ne pouvait manquer de laisser des traces. La foi ne devint cependant pas pour lui une force dominante et ne prit pas la forme d’une dévotion religieuse soutenue, caractéristique de nombreux Romanov.
Nicolas Mikhaïlovitch et l’assassinat de Raspoutine
À l’automne 1916, Nicolas Mikhaïlovitch était devenu l’un des critiques les plus tenaces du pouvoir. Les principales raisons en étaient le mysticisme à la cour, l’influence de Raspoutine, les nominations chaotiques et les rumeurs de « forces obscures ». Il ne considérait pas pour autant l’impératrice comme une traîtresse consciente ou un agent allemand. À ses yeux, elle était dangereusement incompétente et aveuglée. L’impératrice, de son côté, percevait son intelligence et son indépendance comme une menace.
Nicolas Mikhaïlovitch tenta d’abord de parler à l’impératrice, puis à Nicolas II. Il exprima personnellement au souverain une critique acerbe de l’entourage occultiste et du mécanisme même de l’influence à la cour. L’impératrice le savait : Nicolas II le lui avait rapporté. Le conflit atteignit son paroxysme, bien que l’empereur s’efforçât de l’atténuer.
Puis survint l’assassinat de Raspoutine. Nicolas Mikhaïlovitch s’était depuis longtemps prononcé contre son influence, mais estimait que l’élimination du seul Raspoutine ne suffirait pas si l’on ne brisait pas tout le système dans lequel l’impératrice jouait le rôle décisif.
Il ne participa pas lui-même au complot et n’apprit l’événement que le matin. Presque aussitôt, il s’immisça dans l’affaire : il chercha à savoir qui était impliqué, se rendit chez les uns et les autres, alla voir Ioussoupov, tenta d’obtenir des aveux en feignant d’être informé et de connaître les détails. En réalité, il ne comprenait presque rien. Il participa également aux recherches du corps.
Lorsque les circonstances du meurtre furent connues, Nicolas Mikhaïlovitch devint le défenseur le plus acharné du grand-duc Dmitri Pavlovitch, l’un des participants à l’assassinat. Il œuvra pour l’allègement de la peine, accompagna Dmitri, le soutint, et tomba lui-même par la suite en disgrâce.
Après le meurtre surgit un bref élan d’unité dynastique. Les Romanov tentèrent d’agir de concert : ils discutèrent de la possibilité d’exercer une pression sur le tsar, écrivirent des lettres, envisagèrent même des scénarios de coup d’État, jusqu’à l’idée de « renverser l’impératrice ». Mais, de l’aveu même de Nicolas Mikhaïlovitch, au dernier moment « le courage leur manqua ».
La sanction pour ses attaques contre l’impératrice et son soutien à « l’opposition familiale » prit une forme officielle. On lui reprocha des « choses inconvenantes » : des discours publics sur l’impératrice et des contacts avec les dirigeants de la Douma. Nicolas Mikhaïlovitch reçut l’ordre de partir vers le sud, dans son domaine. En exil, il gardait extérieurement son calme : il travaillait, chassait, mangeait, dormait, s’ennuyait à peine. Mais le sentiment de catastrophe devenait de plus en plus net : il voyait tout se désagréger dans la capitale.
Dernières années et exécution
À la veille de la révolution de Février, Nicolas Mikhaïlovitch regagna la capitale. Il circulait en ville en vêtements civils et s’efforçait de ne pas se faire remarquer ; on prétendait même qu’il aurait pu raser sa barbe. Vinrent ensuite l’abdication de Nicolas II et le refus du trône par Michel. Ce fut Niki qui, l’un des premiers, apporta à Michel des informations détaillées sur les événements et le pressa de faire preuve de volonté, d’essayer de sauver la Russie et la dynastie. Michel, cependant, refusa.
Après la chute de la monarchie, Nicolas Mikhaïlovitch ne se retira pas dans l’ombre. Il s’occupa de sa famille et de ses affaires, tenta de s’intégrer au nouveau système et proposa même ses services au gouvernement. Il entretenait des contacts réguliers avec les dirigeants du nouveau pouvoir. C’est alors que Niki décida de se porter candidat à l’Assemblée constituante — devenant de fait le premier Romanov à briguer un mandat de député. Plus tard, Kerenski lui fit savoir qu’il avait été décidé de priver les grands-ducs de leurs droits électoraux.
Dans les premières semaines suivant le coup d’État d’Octobre, les rapports des bolcheviks avec Nicolas Mikhaïlovitch avaient quelque chose de presque théâtral. Tantôt ils se présentaient sous prétexte d’« inspecter » des prisonniers de guerre, tantôt ils promettaient une protection « en cas de désordres », tantôt ils procédaient à la vérification des caves. Une fois, des soldats vinrent « voir le cellier » et se livrèrent à un esclandre éthylique.
Lors de ses entretiens avec Ouritski, chef de la Tchéka de Petrograd, Nicolas Mikhaïlovitch proposait obstinément une autre définition de lui-même : il était historien, président de sociétés savantes, homme des archives et de l’édition, et non un adversaire politique issu de la famille impériale. Il évoqua même le souhait d’émigrer, idéalement au Danemark ; mais personne n’avait l’intention de le laisser partir. En février 1918, le palais Novo-Mikhaïlovski fut officiellement confisqué et attribué à l’administration révolutionnaire ; l’édifice fut bientôt pillé.
Quand l’offensive allemande commença et que les bolcheviks évacuèrent la capitale, il fut décidé d’envoyer les Romanov restants « à l’intérieur de la Russie ». On leur proposa plusieurs destinations, et Nicolas Mikhaïlovitch, avec son frère Georges, choisit Vologda. Là, dans un cadre modeste, il s’efforça de maintenir ses habitudes : lecture, correspondance, promenades, rares visites, thé et parties de cartes chez ses hôtes.
Le 1er juillet, ils furent transférés à la prison de Vologda. C’est là que parvint la nouvelle de l’assassinat de Nicolas II et de sa famille. Cette nouvelle brisa Nicolas Mikhaïlovitch : il pleura et comprit qu’un tel dénouement était désormais réaliste pour lui aussi. On les transféra ensuite à Petrograd, où ils furent déplacés d’une prison à l’autre — les « Kresty », puis la Chpalernaya et d’autres lieux de détention. En prison, Nicolas Mikhaïlovitch ne se laissait pas abattre : il discutait, plaisantait, lançait des piques, et enfreignait parfois ostensiblement de menues règles — refusant par exemple d’éteindre la lumière pour pouvoir lire.
Un personnage inattendu entra en scène dans cette histoire : Maxime Gorki. Il n’acceptait pas les « tueries insensées » et compatissait au sort des prisonniers. Mais au sein du pouvoir bolchevique, il n’existait pas de mécanisme décisionnel unique, et la confusion ainsi que la lenteur des communications jouèrent leur rôle. Gorki se rendit à Moscou chez Lénine et obtint le maintien en vie de Niki — mais il était trop tard.
En janvier 1919, Nicolas Mikhaïlovitch et Georges, ainsi que Pavel et Dmitri Constantinovitch, furent fusillés dans la forteresse Pierre-et-Paul. Les motifs officiels exacts ne furent jamais entièrement élucidés. Il pouvait s’agir d’une vengeance politique et d’une « réponse » aux événements d’Allemagne, où des révolutionnaires avaient été exécutés ; du résultat de luttes internes et de la dureté particulière des responsables locaux ; ou simplement de la logique générale de la Terreur — une démonstration de force destinée à intimider.
Plus tard, lorsque l’Église canonisa les « nouveaux martyrs », Nicolas Mikhaïlovitch ne fut pas inclus dans cette liste. En 1999, le parquet russe annonça la réhabilitation de Nicolas Mikhaïlovitch et de trois autres grands-ducs exécutés avec lui.
Bibliographie et sources
- Винарский, Максим; Юсупова, Татьяна Ивановна. «Коллекционер бабочек: Великий князь Николай Михайлович, энтомолог из династии Романовых». 2026.
- Figes, Orlando. A People’s Tragedy: A History of the Russian Revolution. 1996.
- Бенуа, А. Н. Мои воспоминания. 1990.
- Korros, Alexandra. “White Crow: The Life and Times of the Grand Duke Nicholas Mikhailovich Romanov, 1859–1919. By Jamie H. Cockfield.” 2004.
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