Ivan Dmitriev, jeunes favoris et désir homosexuel dans les fables « Les deux pigeons » et « Les deux amis »
Ami de Karamzine et de Derjavine, ministre de la Justice et auteur de fables où l'amitié se transforme en amour entre hommes.
Sommaire

Ivan Ivanovitch Dmitriev (1760–1837) est entré dans l’histoire comme un poète sentimentaliste notable du tournant des 18e et 19e siècles, et en même temps comme un homme d’État parvenu au poste de ministre de la Justice sous l’empereur Alexandre Ier.
Dans les biographies officielles, il apparaît comme un administrateur strict et rationnel. Cependant, les sources et les mémoires indiquent qu’il était régulièrement entouré de jeunes hommes talentueux. Sa vie de célibataire, les rumeurs sur la nature de ses attachements et l’absence de scandales publics composent l’image d’un homme dont la biographie privée fut protégée de la publicité, tout en restant lisible à travers des témoignages indirects.
Dmitriev était également connu comme homme de lettres et traducteur, largement lu dans les milieux aristocratiques. Dans ses traductions, il s’écartait souvent du texte original. L’année 1795 est particulièrement révélatrice : en adaptant deux fables du fabuliste français Jean de La Fontaine — « Les deux pigeons » et « Les deux amis » —, Dmitriev a modifié l’original et a de fait transformé des récits sur l’amitié en œuvres au sous-texte homoérotique prononcé (les textes intégraux des deux fables figurent à la fin de l’article).
Biographie et contexte historique
Ivan Dmitriev était issu d’une ancienne famille noble qui faisait remonter ses origines aux princes de Smolensk. Sa mère appartenait à la riche famille Beketov. Le futur poète naquit le 21 septembre 1760 dans le domaine paternel de Bogorodskoïe, près de Syzran. Il reçut ses premières leçons à domicile, puis étudia plusieurs années dans un pensionnat privé à Simbirsk, avant de poursuivre sa formation sous la direction de son père.
Parmi les livres lus dans sa jeunesse, Dmitriev fut particulièrement influencé par le roman de l’écrivain français l’abbé Antoine François Prévost Mémoires et aventures d’un homme de qualité. Comme les cinquième et sixième tomes en traduction russe n’étaient pas parvenus à Simbirsk, le jeune homme se tourna vers l’original français : il commença par lire avec un dictionnaire, puis acquit progressivement une maîtrise courante de la langue.
Son passage à l’âge adulte coïncida avec une période historique difficile. Durant la révolte de Pougatchev en 1773–75, la famille quitta le domaine et s’installa à Moscou. Les difficultés financières contraignirent le père à placer ses fils dans le service militaire. En 1772, Dmitriev fut inscrit comme simple soldat dans le régiment Sémiônovski de la Garde impériale, une partie privilégiée de l’armée russe qui remplissait, entre autres, des fonctions de cour. Par la suite, son père conduisit Dmitriev à Saint-Pétersbourg, où ce dernier acheva l’école du régiment et obtint ses premiers grades d’officier.
Le service de Dmitriev dans le régiment Sémiônovski s’est reflété dans les mémoires de ses contemporains. Le mémorialiste Filipp Filippovitch Viguel (1786–1856) a laissé de lui le portrait suivant dans ses Mémoires :
« Lorsque, en montant sur le trône, Paul nomma son héritier [Alexandre] chef du régiment Sémiônovski, Ivan Ivanovitch Dmitriev y était capitaine. Sa beauté virile frappa le jeune homme ; son esprit amusait et captivait ses camarades, tandis qu’en même temps une certaine gravité naturelle, en sa présence, retenait les élans excessifs de leur gaieté : ils jouissaient de sa compagnie avec une joie respectueuse. »
— Filipp Viguel, « Mémoires »
Les dons littéraires de Dmitriev se manifestèrent tôt. En 1777, sous l’influence du journaliste et éditeur Nikolaï Ivanovitch Novikov, il commença à écrire des vers, essentiellement satiriques (il détruisit par la suite une partie de ces premiers essais). En 1783, Dmitriev fit la connaissance de son parent éloigné, le futur écrivain et historiographe Nikolaï Mikhaïlovitch Karamzine, qui devint bientôt son ami intime.
À la fin des années 1780, Dmitriev intégra solidement les cercles littéraires : il se rapprocha du poète Gavrila Romanovitch Derjavine, rencontra le dramaturge Denis Ivanovitch Fonvizine et d’autres écrivains. En 1791, Karamzine publia les œuvres de maturité de Dmitriev dans le Journal de Moscou. Parmi celles-ci se distinguait la chanson « Goloubok » (« Le petit pigeon gris gémit »), qui devint rapidement populaire et fut bientôt mise en musique.
▶️ « Le petit pigeon gris gémit » (YouTube)
La maison de Dmitriev devint un lieu de rencontre pour les jeunes auteurs. L’écrivain débutant Ivan Andreïevitch Krylov y venait. Après avoir lu attentivement ses premiers textes, Dmitriev lui indiqua la voie la plus appropriée, remarquant que les fables constituaient sa véritable vocation. Après cela, Krylov travailla constamment dans le genre de la fable. Plus tard, en 1811, Dmitriev contribua à l’admission du jeune Alexandre Sergueïevitch Pouchkine au lycée de Tsarskoïe Selo.
La carrière administrative de Dmitriev progressa elle aussi avec succès. En 1806, sur invitation de l’empereur Alexandre Ier, il accéda au poste de sénateur, et en 1810, il fut nommé ministre de la Justice. À ce poste, Dmitriev s’efforça d’ordonner le système judiciaire : il réduisit le nombre d’instances et travailla à accélérer le traitement des affaires. En respectant strictement les règles du service et en évitant les intrigues de cour, il entra souvent en conflit avec des fonctionnaires influents. Les plaintes constantes entraînèrent sa démission en 1814, qu’Alexandre Ier accepta avec un regret visible.
Après avoir quitté le service, Dmitriev s’installa à Moscou, non loin des étangs du Patriarche. Il y dirigea une commission d’aide aux citadins sinistrés par l’incendie de Moscou de 1812. Pour ce travail, Dmitriev reçut le rang de conseiller privé effectif et l’ordre de Saint-Vladimir de première classe. Cela marqua la fin effective de sa carrière d’État.
Ses contemporains notaient en lui un mélange de rigueur et d’un mode de vie typiquement seigneurial (barine). Le même Viguel écrivait :
« Comme chez tout homme extraordinaire, il y avait en lui beaucoup de contradictions : tout chez lui était mesuré, convenable, soigné, voire guindé, comme chez un Allemand ; et pourtant ses habitudes et ses goûts étaient entièrement ceux d’un barine russe : le kvas, les pirojki, et par-dessus tout les framboises à la crème faisaient ses délices. Il aimait aussi les bouffons, mais il réservait habituellement ce rôle aux versificateurs prétentieux. Beaucoup le tenaient pour un égoïste parce qu’il était célibataire et paraissait froid. Il aimait peu de gens, mais il les aimait avec ardeur ; aux autres il souhaitait toujours du bien — que peut-on demander de plus au cœur humain ? »
— Filipp Viguel, « Mémoires »
Dmitriev ne s’est jamais marié. En 1801, il se prépara sérieusement à épouser Anna Lvovna Pouchkina (la tante d’Alexandre Pouchkine), mais le mariage n’eut finalement pas lieu. Les conjoints manqués conservèrent des relations chaleureuses et devinrent plus tard liés par le parrainage. Pour le reste, la vie privée du poète était soigneusement cachée au public.
Dans ses dernières années, il quitta rarement Moscou : il retravailla ses œuvres de jeunesse et rédigea ses mémoires Regard sur ma vie. Ivan Dmitriev mourut le 15 octobre 1837 et fut inhumé au cimetière du monastère Donskoï.

L’homosexualité possible de Dmitriev
Sous le règne d’Alexandre Ier, la haute société entretenait une tolérance cachée envers les liaisons entre personnes du même sexe. On n’en discutait pas publiquement, mais en privé, ces relations étaient connues. Cette tolérance s’expliquait en grande partie par un vide juridique : l’article militaire introduit sous Pierre Ier punissait sévèrement la sodomie, mais cette norme s’appliquait exclusivement aux militaires pour maintenir la discipline dans l’armée. Une loi civile qui aurait poursuivi les contacts homosexuels privés et volontaires entre civils n’existait pas dans l’Empire russe de l’époque. La situation ne changea qu’en 1832, lorsque l’empereur Nicolas Ier approuva le « Code des peines criminelles et correctionnelles », dont l’article 995 criminalisa pour la première fois la sodomie volontaire pour toutes les classes de la société.
Grâce à cette fenêtre d’invisibilité juridique, l’aristocratie jouissait du droit à l’inviolabilité de la vie privée. Dans le milieu de la capitale, les relations entre personnes du même sexe se combinaient souvent avec le patronage. Des dignitaires influents formaient autour d’eux des cercles de jeunes hommes talentueux et leur assuraient une promotion rapide dans le service. Ainsi, les contemporains prêtaient ouvertement des penchants homosexuels au ministre des Affaires spirituelles et de l’Instruction publique, le prince Alexandre Nikolaïevitch Golitsyne.
À en juger par les témoignages des contemporains, Dmitriev agissait de manière similaire. Pendant la période où il dirigeait le ministère de la Justice, il était le plus souvent entouré de jeunes et séduisants assistants. Le témoignage le plus expressif a été laissé par Viguel. Décrivant les premières semaines de Dmitriev au poste de ministre, il notait :
« Un mois ne s’était pas écoulé depuis que Dmitriev avait été nommé ministre de la Justice et bientôt arrivé à Pétersbourg ; et il n’était pas arrivé seul, mais avait amené avec lui une suite peu nombreuse mais choisie. Trois jeunes gens l’accompagnaient — Milonov, Grammatine et Dachkov ; les deux premiers venaient à peine d’être poètes, et le dernier était tout ce qu’il voulait bien être. »
— Filipp Viguel, « Mémoires »
Parmi la « suite choisie » mentionnée se trouvaient le poète élégiaque de dix-huit ans Mikhaïl Vassilievitch Milonov et le philologue Nikolaï Fiodorovitch Grammatine (dans les éditions des mémoires de Viguel, son nom de famille était souvent déformé en « Grammatik »).
Le troisième, Dmitri Vassilievitch Dachkov, âgé de vingt et un ans, fut transféré en 1810 des archives de Moscou à Pétersbourg sous la direction directe de Dmitriev. La relation entre le mentor plus âgé et le jeune assistant représentait un exemple d’ascenseur de carrière homosocial, fondé sur une proximité intellectuelle et, possiblement, émotionnelle. Par la suite, Dachkov devint l’un des fondateurs de la société littéraire « Arzamas », et dans les années 1832–39, il répéta le parcours de son protecteur en occupant le poste de ministre de la Justice.
Il ne subsiste aucun témoignage de Dmitriev lui-même, ni de documents qui confirmeraient de façon univoque ses relations homosexuelles. Cependant, les nombreuses mentions de ses contemporains permettent de lui supposer des inclinations homoérotiques. Dans un autre épisode, Viguel rapporte une histoire montrant combien l’idée d’une liaison amoureuse du ministre avec une femme paraissait invraisemblable à la société pétersbourgeoise :
« Dmitriev était l’ami de Sévérine et plus encore de sa femme, bien plus intelligente et instruite que son mari. On en conclut qu’il était son amant, et on lui attribua même des droits paternels sur le fils qu’elle avait mis au monde, bien qu’elle fût bossue et d’une laideur achevée. C’était un pur mensonge, non une calomnie : car personne ne songeait à blâmer Dmitriev pour une telle prouesse galante. »
— Filipp Viguel, « Mémoires »
Ce fragment reflète une conviction bien ancrée : les rumeurs sur les liaisons de Dmitriev avec des hommes semblaient à ses contemporains beaucoup plus vraisemblables que les commérages sur une aventure avec la femme du diplomate Dmitri Petrovitch Sévérine.
Le désir homosexuel dans la poétique de Dmitriev
La principale source d’informations sur l’homosexualité possible de Dmitriev reste ses propres textes.
Dans la plupart de ses poèmes, le poète maintenait une image extérieurement irréprochable et suivait les normes du sentimentalisme. Son héros lyrique aspirait d’ordinaire à une dame de cœur conventionnelle, le plus souvent appelée Chloé ou Phyllis. En soi, cela ne témoigne pas d’une hypocrisie : au début du 19e siècle, la double vie était perçue comme un phénomène répandu.
Le sentimentalisme russe, avec son accent programmatique sur une sensibilité exceptionnelle, la mélancolie et une attention extrême aux mouvements les plus subtils de l’âme, a créé un langage permettant d’articuler des émotions non normatives. Dans le cadre de cette esthétique, l’exaltation émotionnelle dans les relations entre hommes était acceptée par la société comme le marqueur d’une nature raffinée.
La littérature traduite devenait souvent un moyen légal d’exprimer un désir homosexuel refoulé. Maîtrisant le français et l’allemand, les représentants de l’élite russe pouvaient introduire leurs propres significations dans la traduction, les dissimulant derrière un original faisant autorité.
Le professeur de traductologie Sergueï Tioulenev (Sergey Tyulenev), dans son étude « La traduction comme contrebande » (Translation as Smuggling), a comparé les traductions des fables de Dmitriev au transport clandestin de marchandises interdites. En apparence, de tels textes semblent mesurés, mais à l’intérieur, ils contiennent de nouveaux accents sémantiques.
Dmitriev, que ses contemporains appelaient respectueusement le « La Fontaine russe », intervenait activement dans le matériau : il redistribuait les intonations, modifiait les images et ajoutait sa propre attitude face aux événements. En même temps, il semblait rester dans l’ombre, mais un lecteur attentif pouvait capter la présence de l’auteur dans la stylistique et le choix des détails.
Le monde des œuvres de Dmitriev est presque entièrement peuplé de personnages masculins. Cela est particulièrement visible dans les textes où l’auteur est libre de choisir ses héros. Par exemple, dans l’imitation « Goloubok », il s’appuie sur le poète antique Anacréon, qui écrivait notamment sur l’amour entre hommes. Le recours à la tradition antique servait de couverture intellectuelle fiable. Le héros du poème converse avec un petit pigeon, l’appelant « magnifique » et « parfumé comme une rose ». L’oiseau raconte qu’il porte des lettres du poète à son garçon bien-aimé Bathylle (Bathyllos). Le pigeon avoue qu’il ne veut pas de la liberté et préfère rester avec son maître. La seule figure féminine du texte — Vénus — agit comme un symbole mythologique abstrait de l’amour.
Un autre motif fréquent du sentimentalisme était le culte de l’amitié masculine, qui était considérée comme spirituelle et souvent placée au-dessus de l’amour hétérosexuel. Dmitriev a utilisé ce motif dans son adaptation du fragment « Amour et Amitié » du poème de l’écrivain écossais James Macpherson. L’intrigue décrit deux jeunes hommes amoureux de la même jeune fille. Dans le final, les amis choisissent la mort commune, prouvant que leur attachement l’un à l’autre est plus fort que l’amour pour une femme.
Malgré un attachement public à une image hétérosexuelle, il y a dans l’œuvre de Dmitriev deux textes qui s’approchent de très près d’une expression ouverte des sentiments — ce sont ses fables adaptées de La Fontaine, « Les deux pigeons » et « Les deux amis ». Si chez l’auteur français ce sont des histoires sur l’amitié classique, chez Dmitriev elles acquièrent une coloration homoérotique notable et se transforment en textes sur l’attachement romantique masculin.
La fable « Les deux pigeons » et son sous-texte homoérotique
La fable de Dmitriev « Les deux pigeons » (1795) est une traduction du texte de La Fontaine Les Deux Pigeons. La figure du fabuliste français était associée à la philosophie des libres-penseurs, qui valorisaient la liberté et critiquaient les conventions sociales. Dmitriev n’a traduit que quelques fables de La Fontaine.
L’intrigue des « Deux pigeons » est la suivante : deux pigeons vivent ensemble depuis longtemps et sont fortement attachés l’un à l’autre. L’un est fatigué d’une vie monotone et part en voyage. L’autre tente en vain de le retenir, craignant la séparation. Bientôt, le voyageur traverse une série de dangers : il est pris dans un orage, s’empêtre dans un filet, échappe de justesse à un faucon, se blesse à l’aile, puis un garçon lui jette une pierre. Épuisé et infirme, le pigeon rentre chez lui. La morale de la fable : les cœurs aimants ne devraient pas chercher le bonheur dans les voyages, car près d’un être cher, chaque instant prend déjà tout son sens.
La traduction de Dmitriev est par endroits plus proche d’une imitation que d’une reproduction littérale. Chez La Fontaine, il y a 83 vers, et chez Dmitriev — 106. L’élargissement de l’intrigue indique l’implication personnelle du traducteur. Au lieu de la brève phrase initiale indiquant que les oiseaux s’aimaient d’un amour tendre, la version russe offre une description détaillée :
Deux Pigeons étaient amis,
Vivaient ensemble depuis longtemps,
Et mangeaient, et buvaient.
La tonalité change également. Dans l’original, le voyageur entend un reproche exprimé à travers le vous de politesse français et le neutre frère. Chez Dmitriev apparaît le tutoiement personnel et le diminutif « petit frère » (russe : bratets) :
« Pitié, petit frère, de quel coup tu m'as frappé !
Est-il facile d'être séparés ?.. Pour toi c'est facile, cruel !
Je le sais ; ah ! mais moi... moi, dans un chagrin profond,
Je ne survivrai pas un jour... »
Les répliques deviennent plus longues et plus émotionnelles, et le français imprudent voyageur est traduit par les mots « insensé » et « intrigant ».
Dmitriev renforce le côté physique du lien. Chez La Fontaine, les oiseaux pleurent et se disent adieu. Dans la traduction russe, les adieux formels cèdent la place au contact physique :
Les amis se regardèrent, se becquetèrent,
Soupirèrent et se séparèrent.
La figure féminine dans cette histoire masculine requiert une attention particulière. Dans la fable originale, le voyageur rencontre près du blé répandu un troisième pigeon mâle (un pigeon). Chez Dmitriev, il se produit une inversion de genre : ce personnage se transforme en une pigeonne. C’est elle qui sert d’appât dans le champ, attirant le voyageur dans un piège.
Une autre figure féminine apparaît dans la digression de l’auteur comme la bien-aimée du narrateur. Elle est anonyme et appartient à un type poétique conventionnel, dépeignant un amour idyllique, mais assez fade. Sur cette toile de fond, le couple de pigeons mâles se détache particulièrement : leur histoire, se masquant sous les traits d’une fable, se lit avec insistance comme un roman tendre, extrêmement « humanisé ».
La fable « Les deux amis » : la proximité masculine idéalisée
Au centre de la fable de La Fontaine « Les deux amis » (Les Deux Amis, 1795), il y a deux amis inséparables. Un jour, l’un rêve que son compagnon est triste. Effrayé, il court chez son ami au milieu de la nuit. Ce dernier se réveille, décide qu’un vrai malheur est arrivé, et propose immédiatement son aide : de l’argent, des armes ou n’importe quelle action. Apprenant qu’il n’y a pas de malheur, et que la raison de la visite n’était qu’un rêve inquiétant, il se calme.
En comparant le texte russe avec le français, on peut voir comment Dmitriev intervient activement dans la narration : il précise les détails et renforce l’intonation. L’un des principaux changements est la disparition du cadre exotique. Chez La Fontaine, l’action se déroule dans le pays du Monomotapa (Monomotapa) — un lieu africain fictif, loin des mœurs corrompues des cours européennes. Dmitriev efface complètement cette distance géographique :
Il y a longtemps, bien longtemps, deux amis quelque part vivaient...
La fable cesse de renvoyer à un monde conventionnellement lointain et transpose le modèle des relations idéales dans un espace pertinent pour le lecteur russe.
Dmitriev développe le thème de la proximité beaucoup plus largement que La Fontaine. Dans le texte français, il est dit : « Tout ce qui appartenait à l’un était aussi à l’autre ; les amis de ce pays-là valent, dit-on, mieux que les nôtres. » Dmitriev écrit que les amis :
...partageaient une même pensée, aimaient la même chose
Et à chaque heure
Ne se quittaient pas des yeux ;
Toujours ensemble ; seule la nuit les séparait ;
Mais non — même la nuit, âme parlait à âme.
La réciprocité dépasse le cadre du quotidien : le lien se poursuit même la nuit dans le sommeil.
Le traducteur supprime les réflexions qu’il juge superflues. La question de La Fontaine « Lequel aimait le mieux, que t’en semble, lecteur ? » disparaît. Ce qui passe au premier plan n’est pas la comparaison de l’attachement, mais la réciprocité des sentiments. Dans la version russe, les héros se tutoient, contrairement au vous formel de La Fontaine. Les répliques courtes, presque scéniques, de Dmitriev rendent la narration dynamique :
Voici toute ma fortune ! Ou quelqu'un t'a-t-il offensé ?
Voici mon épée ! J'accours — je mourrai ou tu seras vengé !
L’acte de censure le plus frappant de l’original consiste en la suppression de l’élément hétérosexuel de la scène culminante. Chez La Fontaine, le compagnon réveillé propose trois options d’aide : de l’argent en cas de perte aux cartes, son bras avec l’épée, et une belle esclave, si l’ami se sent seul pour dormir (Une esclave assez belle…). Dmitriev exclut résolument la troisième option, ne laissant que le trésor et l’épée. Il nettoie ainsi l’espace de la fable des clichés hétéronormatifs.
Les mêmes changements sont visibles dans la morale. Chez La Fontaine, elle est maintenue dans un style galant et chevaleresque. Dmitriev supprime le raisonnement abstrait et en tire une formule aphoristique :
Un ami dans le cœur, un ami dans l'esprit — et le même sur les lèvres !
En conséquence, Dmitriev introduit à nouveau « en contrebande » sa propre vision du monde dans le texte. En coupant les figures féminines des intrigues classiques et en renforçant la proximité des personnages masculins, il crée des poèmes qui, sous une apparence de bienséance sentimentale, fonctionnent comme des messages chiffrés.
Importance pour l’histoire de la littérature LGBT russe
La plupart des chercheurs s’accordent à dire qu’Ivan Dmitriev éprouvait une attirance pour le même sexe, bien que son statut de haut dignitaire exigeât de lui une retenue publique absolue. Sa biographie démontre clairement la spécificité de la culture aristocratique du début du 19e siècle : dans les conditions d’un vide juridique, l’attachement émotionnel entre hommes n’existait pas seulement comme un « secret de Polichinelle », mais servait aussi de base aux liens homosociaux qui formaient l’élite intellectuelle et dirigeante de l’empire.
D’un point de vue littéraire, l’héritage de Dmitriev représente l’un des premiers exemples de codage queer dans la poésie russe. N’ayant pas la possibilité de parler directement de ses sentiments, il a utilisé avec virtuosité les cadres légaux de son époque — l’autorité de la tradition antique, le genre de la traduction et le culte sentimentaliste de l’amitié. En transformant des intrigues classiques, Dmitriev a créé un langage qui a permis d’articuler une sensualité non normative au sein de la haute littérature.
Ses textes montrent que l’histoire de l’homosexualité russe n’est pas seulement une chronique de dissimulation ou de marginalisation, mais aussi une tradition intellectuelle complexe, dans laquelle les auteurs ont trouvé des moyens élégants d’inscrire leur expérience personnelle dans le canon de la culture nationale.
Une évaluation générale de son importance littéraire a été exprimée par Filipp Viguel :
« Comme poète, il occupera toujours une place remarquable sur le Parnasse russe. Avant lui, les gens du monde et les femmes ne lisaient pas de vers russes ou, s’ils les lisaient, ne les comprenaient pas. »
— Filipp Viguel, « Mémoires »
Les deux amis
Il y a longtemps, bien longtemps, deux amis quelque part vivaient,
Ils partageaient une même pensée, aimaient la même chose,
Et à chaque heure
Ne se quittaient pas des yeux ;
Toujours ensemble ; seule la nuit les séparait ;
Mais non — même la nuit, âme parlait à âme.
Une nuit, l'un fit un rêve effrayant ;
À l'instant il bondit hors de chez lui,
Court, bouleversé, chez son ami
Et le réveille. L'autre se lève d'un bond.
« Quel service te faut-il ? —
Dit-il, troublé. —
Jamais mon ami ne m'a réveillé si tôt !
Que signifie ta venue ? As-tu perdu aux cartes ?
Voici toute ma fortune ! Quelqu'un t'a-t-il offensé ?
Voici mon épée ! J'accours — je mourrai ou tu seras vengé ! »
— « Non, non, je te remercie ; ni l'un ni l'autre, —
Répondit le tendre ami, — reste en paix :
Un maudit rêve est la cause de tout !
À l'aube j'ai rêvé que mon ami était triste,
Et moi... j'en fus si troublé
Que je me suis aussitôt réveillé
Et j'ai couru chez toi, pour apaiser mon esprit. »
Quel don inestimable qu'un ami vrai et sincère !
Il cherche par tous les moyens à te servir :
Il devine la peine, il prévient les malheurs ;
Un rien, un rêve, un souffle le remplit de crainte ;
Un ami dans le cœur, un ami dans l'esprit — et le même sur les lèvres !
<1795>
Les deux pigeons
Deux Pigeons étaient amis,
Vivaient ensemble depuis longtemps,
Et mangeaient, et buvaient.
L'un se lassa de voir toujours la même chose ;
Il résolut d'aller se promener et s'en ouvrit à l'autre.
Pour celui-ci, la nouvelle fut un coup de couteau ;
Il tressaillit, versa des larmes
Et cria à son ami :
« Pitié, petit frère, de quel coup tu m'as frappé !
Est-il facile d'être séparés ?.. Pour toi c'est facile, cruel !
Je le sais ; ah ! mais moi... moi, dans un chagrin profond,
Je ne survivrai pas un jour... et puis réfléchis,
Est-ce le moment de partir en voyage ?
Attends au moins les zéphyrs, mon petit pigeon !
Pourquoi te hâter ? Nous aurons bien le temps de nous séparer !
Tout juste le corbeau a-t-il crié,
Et sans aucun doute — je suis effrayé au plus haut point ! —
Il a présagé quelque malheur aux oiseaux,
Et un cœur en peine y croit d'autant plus !
Quand je serai séparé de toi,
Chaque jour me menacera d'un malheur :
Tantôt un faucon hardi, tantôt de cruels chasseurs,
Tantôt des milans, tantôt des pièges —
Tout ce qui est mauvais me reviendra en mémoire.
Malheur à moi ! — dirai-je en soupirant — il pleut !
Mon ami est-il en bonne santé ? Ne souffre-t-il pas du froid ?
N'a-t-il pas faim ?
Et que n'imaginerai-je pas alors ! »
Aux insensés, la sage parole est comme l'eau d'un ruisseau :
Elle murmure et passe.
L'intrigant écoute, soupire,
Et veut toujours s'envoler.
« Non, petit frère, soit ! — dit-il. — Je m'envole !
Mais crois-moi, je ne veux pas t'affliger ;
Ne pleure pas ; trois jours passeront, et je serai de nouveau avec toi
À picorer
Et roucouler
De nouveau sous le même toit ;
Je me mettrai à te raconter le soir —
Car de toute façon tout reviendra au même refrain pour nous —
Ce que j'ai vu, où j'ai été, ce qui était bien, ce qui était mal ;
Je dirai : j'étais là-bas, j'ai vu telle merveille,
Et là, telle chose m'est arrivée,
Et toi, mon petit ami,
En m'écoutant, tu seras si savant d'ici l'été
Comme si toi-même tu avais parcouru le vaste monde.
Adieu ! » — À ces mots,
Au lieu de tous les « hélas ! » et des « ah ! »
Les amis se regardèrent, se becquetèrent,
Soupirèrent et se séparèrent.
L'un, le bec pendant, s'assit ;
L'autre battit des ailes, s'éleva, vole, vole comme une flèche.
Et certes, dans son élan, il eût volé au bout du monde ;
Mais soudain le ciel se couvrit d'obscurité,
Et droit dans les yeux du voyageur
Du nuage tomba pluie battante, grêle, tourbillon — bref,
Avec toute sa suite, comme il se doit, l'orage !
En pareille circonstance, périlleuse quoique point nouvelle,
Le petit pigeon se pose vite sur une branche
Et s'estime encore heureux de n'être que trempé.
L'orage s'apaisa, le pigeon se sécha
Et se remit en route.
Il vole et voit d'en haut
Du millet répandu, et tout près — une pigeonne ;
Il se pose, et en un instant
Se prend dans un filet ; mais le filet était usé,
Alors il s'arma du bec contre lui ;
Tantôt du bec, tantôt tirant de la patte, tirant, il se dégagea
Du filet sans dommage,
Perdant seulement des plumes. Mais est-ce un malheur ?
Pour comble de frayeur
Un faucon apparut soudain et, de toute sa force,
Fondit sur le pauvre hère,
Qui, tel un forçat enchaîné,
Traînait derrière lui un bout de corde avec des lambeaux de piège.
Mais par bonheur, un aigle aux larges ailes
Descendit des nuées à la rencontre du faucon ;
Et ainsi, grâce à la rencontre fortuite de deux rapaces,
Notre voyageur ne tomba pas en proie au faucon.
Pourtant ses malheurs n'étaient point finis ;
Affolé, ayant perdu sens et regard,
Il heurta le bord d'un toit
Et se démit l'aile ; puis un gamin —
Visiblement il s'y connaissait en pigeons et ne manquait pas de malice —
Pour s'amuser lui lança un caillou
Et le blessa si fort que le pauvre en pouvait à peine se relever ;
Puis... puis, maudissant lui-même, le destin, la route,
Il se résolut à rentrer en boitant, à moitié mort, à moitié estropié ;
Et finit par arriver chez lui en piteux état,
Traînant son aile et sa patte.
Ô vous que le dieu d'amour a unis !
Voulez-vous voyager ? Oubliez le Nil superbe
Et ne vous éloignez pas au-delà du ruisseau le plus proche.
Qu'avez-vous à admirer ? Admirez-vous l'un l'autre !
Que chacun trouve en l'autre à chaque heure
Un monde nouveau et beau, toujours varié !
Y a-t-il en amour un seul instant où le cœur soit oisif ?
L'amour, croyez-moi, remplacera tout pour vous.
Moi-même j'ai aimé : alors, pour un pré solitaire
Illuminé par la présence de ma bien-aimée,
Je n'aurais pas voulu de palais de marbre
Ni d'un royaume dans les cieux !.. Reviendrez-vous,
Minutes de joie, minutes d'extase ?
Ou ne vivrai-je plus que de souvenirs ?
Le temps de si doux enchantements est-il vraiment passé,
Et dois-je cesser d'aimer ?
<1795>
Bibliographie et sources
- Viguel, Filipp. Zapiski [Mémoires]. Moscou : Universitetskaïa tipografia, 1864.
- Dmitriev, Ivan. Polnoïe sobranié stikhotvoreniï [Œuvres poétiques complètes]. Léningrad : Sovetski pissatel, 1967.
- Baer, Brian James. « Russian Gay and Lesbian Literature » [Littérature gay et lesbienne russe]. Dans The Cambridge History of Gay and Lesbian Literature [Histoire de Cambridge de la littérature gay et lesbienne], sous la direction de E. L. McCallum et Mikko Tuhkanen, 421–437. Cambridge : Cambridge University Press, 2014.
- Tyulenev, Sergey. « Translation as Smuggling » [La traduction comme contrebande]. Dans Thinking through Translation with Metaphors [Penser la traduction par des métaphores], sous la direction de James St. André, 241–274. Manchester : St. Jerome Publishing, 2010.


