La stèle des soldats Ramosé et Wepmosé : preuve d'une union homosexuelle dans l'Égypte antique ?
Analyse de la stèle CM004 — deux hommes sans épouses et une abondance de symboles phalliques de fertilité masculine.
Sommaire

Pendant longtemps, les égyptologues ont considéré le mariage hétérosexuel comme la seule norme de l’Égypte antique. Cependant, les chercheurs modernes découvrent des monuments qui dépassent ce cadre habituel.
L’un de ces monuments est la stèle votive CM004 (Le Caire JE 47381). Les anciens Égyptiens créaient de telles stèles pour adresser une requête à une divinité, exprimer leur gratitude ou accomplir un vœu. Cette stèle particulière a été commandée et dédiée aux dieux par deux militaires : Ramosé (Rê-mosé) et Wepmosé (Oupouaout-mosé).
Le caractère inhabituel du monument réside dans sa combinaison de détails. Il n’y a ni épouses ni enfants sur le relief, et les deux hommes sont présentés comme les participants d’un même acte sacré. Toute la composition s’articule autour de dieux, d’animaux et de symboles associés à la puissance masculine, à la fertilité, à l’énergie martiale et à la renaissance.
Assiout et la cache de Salakhana
La stèle a été trouvée dans la nécropole d’Assiout (Sauty dans l’Antiquité, Lycopolis à l’époque gréco-romaine). La ville était la capitale du 13e nome de Haute-Égypte, une région administrative semblable à une province.
Assiout se trouvait sur les routes caravanières et revêtait une importance stratégique. Les historiens l’appellent la « ville blessée » : elle s’est régulièrement retrouvée au centre de conflits et a changé de mains, mais a conservé son rôle de grand centre culturel et religieux.
Le principal protecteur de la région était Oupouaout, une divinité ancienne sous la forme d’un chacal ou d’un loup debout. Son nom se traduit par « Celui qui ouvre les chemins ». Oupouaout avait un caractère militaire prononcé : son étendard était porté devant le pharaon pendant la bataille.
En 1922, l’archéologue britannique Gerald Wainwright dégageait la tombe du nomarque Djéfaïhâpi III à Assiout. Dans les décombres de la salle hypostyle, il a trouvé un vaste complexe d’objets votifs. En égyptologie, cette découverte est connue sous le nom de « cache de Salakhana », car la tombe était située près d’un abattoir moderne (le mot arabe salakhana est lié à la découpe des carcasses).
La cache contenait plus de 500 stèles votives, au moins 100 figurines, des papyrus et d’autres artefacts. Une partie des trouvailles date du Nouvel Empire (de la 18e à la 21e dynastie). La tombe de Djéfaïhâpi III a été construite plusieurs siècles avant ces dédicaces. Il est probable qu’au Nouvel Empire, elle ait été utilisée comme sanctuaire local pour Oupouaout, Anubis, Osiris, Hathor et d’autres dieux.
Les stèles de Salakhana reflètent à la fois la religion officielle des temples et la piété personnelle des gens ordinaires. Elles étaient commandées par des prêtres, des soldats, des artisans, des chanteuses de temple et d’autres personnes du commun. C’est là qu’a été découverte la stèle CM004.
Aujourd’hui, la stèle est conservée au Grand Egyptian Museum (GEM) : le catalogue du musée l’inscrit sous le numéro GEM 4288 et la classe dans les Main Galleries. Elle peut donc être vue dans les galeries principales du GEM.
La stèle CM004

CM004 est une stèle massive en calcaire au sommet arrondi, mesurant 43,5 cm de hauteur, 24,5 cm de largeur et 7 cm d’épaisseur. Dans les descriptions de musée, sa surface est qualifiée de « brûlée ». Il pourrait s’agir de la trace d’un feu lors d’un rituel, d’un incendie ou de dommages ultérieurs dans la nécropole.
La plupart des chercheurs datent la stèle de la 19e dynastie (l’époque de Ramsès II). Le chercheur Terence DuQuesne propose une date plus ancienne, la fin de la 18e dynastie, en s’appuyant sur les vêtements et les coiffures des hommes. Les pagnes courts à plis cordiformes ou triangulaires étaient portés par les fantassins et les conducteurs de chars, tandis que les officiers étaient représentés dans des vêtements plus longs. La « coupe en plumes » était populaire à l’époque amarnienne et a disparu à la 19e dynastie. Le faible nombre de couches dans la coiffure indique également le statut relativement modeste de ses propriétaires.
Pourtant, la stèle est de belle facture. DuQuesne note : Ramosé et Wepmosé n’étaient probablement pas des officiers de haut rang, mais ils avaient les moyens de passer commande dans un bon atelier. Peut-être se sont-ils intentionnellement habillés plus modestement pour vénérer les dieux.
La composition est divisée en trois zones horizontales (registres). Dans la partie supérieure semi-circulaire, la lunette, l’espace est laissé vide ou représente la Butte primordiale, le lieu mythique du début de la création.
Le registre supérieur : Oupouaout et le Taureau de sa mère
Dans le registre supérieur, à gauche, Ramosé est agenouillé. Il lève les mains dans un geste de prière devant le dieu Oupouaout. Son pagne court et sa « coupe en plumes » le rattachent à la profession militaire.
Oupouaout est représenté comme un chacal sur un étendard ressemblant à un traîneau rituel. Entre les pattes avant du chacal se dresse un uræus, un cobra sacré, signe de l’autorité divine. Au-dessus du dieu est gravé un titre : « Oupouaout de Haute-Égypte, Contrôleur des Deux Terres ».
Derrière Oupouaout se tient le taureau Amon-Rê Kamoutef. L’épithète « Kamoutef » se traduit par « Taureau de sa mère ». Dans la théologie égyptienne, elle désignait une divinité qui se ressuscite elle-même en fécondant sa propre mère. Le taureau Kamoutef était un symbole puissant de la force fertile masculine, et ce principe créateur masculin est montré sans figure féminine associée.
Le registre médian : deux chacals et les anguilles d’Atoum
Le registre médian représente le deuxième homme, Wepmosé. Il se tient dans une pose d’adoration (prière). Devant lui, deux dieux-chacals sont montrés en miroir : Oupouaout de Haute et de Basse-Égypte.
Sous les chacals se trouve une table d’offrandes. Plus bas, un motif inhabituel est gravé : de petites anguilles ou poissons nagent au-dessus d’une grande anguille ou d’un serpent. Dans la cosmogonie égyptienne, l’anguille était un animal sacré d’Atoum, le dieu démiurge qui a créé le monde à partir des eaux primordiales. Atoum crée seul, sans femme, le motif est donc à nouveau lié à l’idée d’une création masculine autosuffisante.
Le registre inférieur : l’oie phallique
Dans le registre inférieur, Wepmosé, qui apparaît pour la deuxième fois, est agenouillé devant une oie battant des ailes. Derrière l’oiseau se trouvent deux boucs. Un détail notable de ce registre est le phallus en érection de l’oie. Les égyptologues qualifient ces représentations d’ithyphalliques : le phallus souligne la force masculine créatrice et fécondante.
L’oie du Nil (le Grand Caqueteur) était une forme sacrée du dieu Amon. Elle était associée au premier acte de la création et apparaissait comme un oiseau cosmique dont le cri ouvre le monde. Sur d’autres stèles votives, l’oie se rencontre isolément, mais sur CM004, elle est intégrée dans un programme complexe de symboles masculins et de fertilité.
Les deux boucs derrière l’oie se rapportent également aux cultes de la fertilité. Les zoologistes les identifient comme des chèvres à bézoard (Capra aegagrus). Ces animaux étaient sacrifiés à Oupouaout à Assiout dès le Moyen Empire. Dans la symbolique égyptienne et méditerranéenne, le bouc était associé à la puissance masculine (à l’instar du dieu grec Pan ou du dieu de Mendès).
DuQuesne a souligné que presque tous les animaux de la stèle, à l’exception des chacals d’Oupouaout, font figure d’animaux sacrés d’Amon ou d’Amon-Rê. Le taureau Kamoutef, l’oie phallique, les boucs, les anguilles et les serpents créent une rare concentration d’images fertiles masculines. Il ne s’agit très probablement pas d’un mélange décoratif aléatoire, mais d’un langage religieux soigneusement choisi.
Le verso
Au verso de la stèle, un texte de six lignes est gravé. Il se compose de lettres de l’alphabet grec mais ne forme pas de mots ayant un sens. Ce sont des voces magicae, des formules sonores magiques.
De tels textes étaient utilisés par les prêtres et les magiciens de l’époque ptolémaïque et de la domination romaine. Ils travaillaient avec les valeurs numériques des lettres grecques (isopséphie) et composaient des séquences incantatoires. L’inscription au dos est apparue des siècles après la création de la stèle. Pour l’instant, on ignore qui l’a réalisée.
Qui étaient Ramosé et Wepmosé ?
La plupart des dédicaces à Salakhana ont été faites par un seul homme, une seule femme ou un groupe familial. La stèle CM004 se distingue car elle a été commandée par deux hommes de la même génération. Ce n’est pas une scène familiale avec un mari, une femme et des enfants, ni un père avec son fils, ni une double représentation de la même personne.
Ramosé et Wepmosé sont montrés comme des militaires. Leurs vêtements, leurs coiffures et le style de représentation l’indiquent. Aucun d’eux n’est désigné par un titre officiel.
Wepmosé est représenté deux fois, et des épithètes particulières accompagnent son nom. L’une d’elles est Hsy-aA (« hautement loué »). Une autre est mAA bw-nfr (« celui qui voit le bien »). Le chercheur DuQuesne propose une autre interprétation de ces mots, plus proche d’« organisateur de joie » ou d’« organisateur de plaisir ».
La raison pour laquelle ils ont commandé cette stèle précise avec ces images spécifiques reste inconnue. DuQuesne estime qu’il est difficile de l’imaginer comme un objet tout fait, acheté « prêt à l’emploi ». Elle est trop individuelle. Elle ne comporte pas de cartouche royal la rattachant au culte officiel, et ne présente aucun signe d’une composition de temple habituelle. Il s’agit très probablement d’un monument votif privé, créé dans un but personnel et sur commande.
La version la plus prudente dans le milieu scientifique est que Ramosé et Wepmosé étaient des compagnons d’armes. Mais même cela est inhabituel : DuQuesne n’a trouvé dans l’art de l’Égypte antique aucune stèle votive similaire créée par deux pairs servant ensemble.
Une version plus audacieuse est qu’ils étaient amants ou en couple. Cette interprétation est étayée par une combinaison de caractéristiques : la commande conjointe, l’absence d’épouses et d’enfants, la profession militaire (c’est-à-dire un milieu masculin proche), l’égalité des participants dans l’espace sacré et la saturation de la composition par des symboles phalliques et fertiles masculins. Prise isolément, chaque caractéristique pourrait s’expliquer autrement, mais ensemble, elles créent un contexte qu’il est difficile de réduire à une simple amitié.
La théologie de la création masculine
Pourquoi deux militaires ont-ils choisi tant de symboles de puissance et de fertilité masculines pour leur commande ? La question ne réside pas seulement dans leur relation personnelle, mais aussi dans les spécificités de la religion égyptienne de l’époque.
Les Égyptiens croyaient que les dieux masculins étaient capables de créer la vie et de se ressusciter seuls. Par exemple, le dieu Atoum a créé le monde à partir de lui-même. Le taureau divin Kamoutef fécondait sa propre mère pour naître à nouveau. Dans ces mythes, les déesses aidaient et protégeaient, mais la principale force créatrice appartenait aux hommes.
La religion égyptienne était flexible concernant le sexe lorsqu’il s’agissait de la vie après la mort. La chercheuse Kathlyn Cooney note : pour ressusciter dans l’au-delà, une femme défunte avait besoin d’énergie masculine. Pour y parvenir, elle était temporairement identifiée au dieu Osiris, et des traits masculins étaient ajoutés à ses textes funéraires. Ce n’est qu’après sa renaissance qu’elle redevenait une femme. Ainsi, la force masculine était considérée comme la clé universelle de l’immortalité.
Si Ramosé et Wepmosé voulaient montrer leur union personnelle, ils ont choisi des symboles précis. L’image standard avec des épouses et des enfants ne leur convenait pas. Au lieu de cela, ils ont utilisé des images de dieux qui créent la vie sans la participation des femmes : Atoum, le taureau Kamoutef, l’oie au phallus en érection et les boucs. À travers ces symboles, les deux hommes pouvaient sanctifier leur lien devant les dieux.
La stèle CM004 ne prouve pas que les mariages homosexuels existaient dans l’Égypte antique au sens moderne du terme. Mais elle montre autre chose : deux hommes pouvaient commander un monument commun et exprimer leur intimité à travers des images de puissance masculine et de renaissance.
La stèle de Ramosé et Wepmosé est précieuse précisément parce qu’elle brise les schémas familiers et montre que la religion de l’Égypte antique et les relations entre les personnes étaient plus complexes que le modèle « mari, femme et enfants ». Dans cette culture complexe, il y avait une place pour une telle intimité masculine.
Bibliographie et sources
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